L’architecture sous le Protectorat au Maroc : une architecture « climatique » ?

L’architecture sous le Protectorat est souvent présentée comme un laboratoire d’expérimentations où les bâtisseurs venus de France ont testé des solutions architecturales diverses et variées, afin par la suite de les exporter en métropole.

Mais cette architecture s’inscrit aussi dans un environnement bien particulier, le Maroc, un pays au climat à la fois méditerranéen et atlantique, avec une saison sèche et chaude qui précède une saison froide et humide.

En quoi le climat marque-t-elle donc cette architecture de son empreinte et infléchit-elle les solutions adoptées par les architectes pour donner forme à leurs bâtiments ?

Nous verrons dans un premier temps que l’architecture du Protectorat est l’héritière d’une longue tradition d’adaptation des constructions au climat, adaptation qui, dans un deuxième temps, se traduit par des aménagements particuliers dont il est possible de dresser une courte typologie. Mais ces éléments à vocation climatique se révèlent aussi une ressource insoupçonnée pour les architectes et leurs œuvres.

  1. Une architecture « climatique » de tradition ancienne

Les architectes français s’inspirent, dans leurs constructions, de solutions déjà expérimentées dans l’architecture traditionnelle marocaine.

En effet, dans celle-ci, les murs aveugles des maisons de la médina, leur orientation et leurs matériaux de construction, les ruelles qui serpentent entre elles, les patios – appelés en arabe « wast-ed-dar » – parfois entourés de colonnades, carrelés et garnis de plantes vertes, les claustra au-dessus des portes ou en haut des murs pour faire circuler l’air, les brise-soleil… sont autant de signes visibles qui montrent les préoccupations « climatiques » des architectes de la ville historique au Moyen Âge.

Claustra, Quartier des Habous, Casablanca

Or cette architecture a été étudiée en profondeur par les architectes français débarquant au Maghreb au début du 20ème siècle, curieux de mieux connaître les constructions locales : on peut citer par exemple Albert Laprade qui dessine minutieusement les détails de l’architecture vernaculaire des médinas, croquis que l’on retrouve reproduits dans La maison arabe de Jean Gallotti (ouvrage que j’ai mentionné dans un autre article de ce blog). Nul doute que les architectes français ont su retenir ces leçons et tirer un parti intéressant de ces procédés de construction, même si les villes européennes, « villes nouvelles », accolées aux médinas n’ont plus grand-chose à voir avec ces dernières et n’en ont peut-être pas la dimension écologique, terriblement d’actualité aujourd’hui.

Mais on peut remonter plus loin encore : le patio, les colonnades, ce mélange entre le dehors et le dedans… renvoient à l’architecture romaine, qui s’est développée sur plusieurs sites marocains (Volubilis, Lixus, Banasa…) aux premiers siècles de notre ère. Là-encore on retrouve cette intrication intime de l’intérieur et de l’extérieur, en l’espèce de sections bien connues de la villa romaine : l’atrium, dont le couvrement est percé d’une ouverture – « l’impluvium » – qui laisse s’écouler les eaux de pluie dans un « compluvium », bassin sis au centre la pièce. ; le péristyle, colonnade qui entoure un jardin (et parfois une « piscina ») à l’arrière de la villa, salle à manger d’extérieur ou « triclinium d’été »… Il est vrai que l’Italie est un pays où les températures peuvent être aussi tout à fait clémentes.

Il est tout à fait probable que l’architecture médiévale des médinas marocaines soit en partie redevable de cette architecture antique plus ancienne.

C’est donc pour s’adapter à ce climat que les architectes français intègrent à leurs bâtiments un certain nombre d’aménagements tout à fait intéressants dans un pays où les chaleurs peuvent être importantes.

  1. Brève typologie des éléments « climatiques » des bâtiments coloniaux

Quand on se promène à Fès (et dans d’autres centres urbains au Maroc) et que l’on flâne dans les rues de la ville nouvelle en levant le nez en l’air, on repère facilement quelques-uns de ces aménagements, comme :

  • le belvédère

On pourrait le définir comme un balcon à 360°, puisque, comme son nom l’indique, sa vocation est de permettre à ceux qui se tiennent dans ce petit édicule ou pavillon de jouir d’une belle vue sur ce qui les entoure. Il peut prendre la forme d’un kiosque perché au sommet ou à l’angle d’un bâtiment.

  • la terrasse

La terrasse est sans doute un espace supplémentaire pour les habitants d’un immeuble, où ils peuvent faire sécher du linge bien sûr, mais aussi prendre le frais au crépuscule après une chaude journée… Les immeubles en gradins de Marius Germinal Boyer permettent de dégager de tels espaces et de les associer (comme sur l’immeuble Assayag à Casablanca) à des « garçonnières ».

  • la pergola

La pergola, faite de poutres horizontales, en forme de toiture, soutenues par des colonnes, est une structure légère surélevée qui permet d’obtenir de l’ombre, que l’on fasse pousser tout autour une plante grimpante ou que l’on dépose par-dessus une canisse en osier. Le profil de cette petite construction est tout à fait reconnaissable, même de loin.

  • le jardin suspendu

Le luxe apporté à certains bâtiments de prestige de l’époque conduit les architectes à aménager des jardins suspendus au haut de leurs immeubles, comme par exemple celui de l’immeuble « Liberté » (au dernier étage, abrité par une pergola), dont j’ai parlé dans cet article.

Immeuble Liberté, Casablanca
  • le balcon

Le balcon permet de profiter de l’extérieur depuis son appartement dont il est une extension projetée vers l’extérieur : on en trouve une très grande quantité et de toutes les formes dans les villes nouvelles.

  • le balcon filant

Le balcon peut aussi être filant : il se déroule alors horizontalement tout le long de la façade, souvent à l’avant-dernier étage comme sur les immeubles haussmaniens. Il s’intègre parfois à un ensemble plus vaste, comme un bow-window en encorbellement par exemple.

  • la loggia

La loggia, mot d’origine italienne, est une variation sur le thème du balcon. Dans la loggia aussi, on est à la fois un peu dedans et un peu dehors à la fois. Elle correspond à un renfoncement en retrait de façade, protégé par un parapet, abrité du soleil et de la pluie en même temps. Elle est parfois agrémentée de colonnes. La loggia et le balcon alternent souvent sur les façades, en un savant jeu de remplissage auquel se sont adonnés les architectes.

  • la galerie

La galerie est une variété de loggia qui, comme le balcon filant, se développe sur l’ensemble d’un étage.

  • la véranda

Prolongement du bâtiment, la véranda joue au rez-de-chaussée un rôle similaire à celui du balcon ou de la loggia, espace protégé et mixte, combinant de manière polyvalente intérieur et extérieur.

  • le brise-soleil

Le brise-soleil a pour but de limiter les inconvénients liés à une exposition violente à des rayons lumineux s’abattant sur une baie ou ouverture : de moindre envergure qu’un auvent, il surmonte pourtant les fenêtres ou les corniches.

  • l’auvent

Comme le brise-soleil pour la fenêtre, l’auvent se détache de la paroi au-dessus d’une porte pour apporter de l’ombre.

  • le porche

Le porche constitue encore un espace intermédiaire, à l’extérieur mais abrité, entre le bâtiment et le dehors. Souvent pourvu d’une petite toiture, il est supporté par des colonnes ou des piliers et se prolonge parfois par une volée de marches.

  • le portique

Les portiques ou couverts qui semblent soutenir à leur base les immeubles créent une voie pour les piétons et promeneurs à l’abri de la chaleur, du soleil ou de la pluie.

  • l’escalier extérieur

Il prend souvent l’allure d’une hélice accolée dans une encoignure de l’immeuble.

  • le claustra

Le claustra correspond à une paroi ajourée, souvent encastrée dans une baie, permettant ou bien la circulation de l’air dans les parties hautes des murs, ou bien de voir sans être vu quand il joue le rôle de fenêtre. Bien sûr l’ajourage donne lieu à un design particulier, plus ou moins végétal ou géométrique, dont l’intérêt est aussi esthétique.

*

Bien sûr tous ces éléments peuvent se combiner entre eux : balcon ou loggia ?

Cette typologie n’est peut-être pas complète : n’hésitez pas à mentionner tout oubli en laissant un commentaire.

Ce sont les éléments les plus visibles, souvent en façade. Mais les architectes ont œuvré dans ce but (s’adapter au climat) également dans la structure des bâtiments. Ainsi Marius Boyer aménage également des colonnes d‘air froid dans ses immeubles pour en rafraîchir certaines parties. Il ne laisse pas de cours fermées à l’intérieur, propices à l’installation du froid et de l’humidité, mais les ouvrent et orientent ces immeubles de façon à recueillir opportunément les meilleurs et les plus chauds rayons de la journée.

Pourtant cette dimension « climatique », pour utile qu’elle soit, n’a pas qu’une seule finalité : les contemporains de ces architectures ont eu beau jeu de mettre en avant un autre avantage obtenu par la présence de ces éléments.

  1. Des éléments « climatiques » au service du décoratif

J’ai déjà dit comment les architectes s’étaient plu parfois à agencer de manière savante et rythmée balcons et loggias sur une même façade. C’est qu’ils ont d’emblée repéré tout le parti esthétique et décoratif qu’ils pouvaient tirer de cette contrainte qui les pousse à trouver des solutions au besoin de fraîcheur des habitants.

Ainsi ces éléments climatiques sont souvent le support de décoration, comme les zelliges ou les bas-reliefs, les balcons en fer forgé aussi, en tout cas jusqu’aux années 1930, moment où les façades « s’épurent » et se dépouillent de leurs ornements.

Par ailleurs, la forme même de ces éléments font référence aux principaux courants artistiques de l’époque, qu’il s’agisse du cubisme ou de l’art déco.

Immeuble des Grands Régionaux, Fès, Architectes Balois et Boyer

Mais par la suite, sur ces mêmes surfaces « fonctionnalistes, l’agencement des différentes composantes – fenêtres, balcons, loggias… – devient un enjeu esthétique dont on a un écho dans la littérature de l’époque : ainsi Jean-Michel Cohen et Monique Eleb citent Henri Descamps, dans L’architecture français au Maroc, introduction : « la création marocaine », pp. 911-912 :  « Dans la maison européenne, le climat se manifeste par une profusion de porches, d’auvents, de balcons et de terrasses, par la création de portiques le long des rues commerçantes. Cette succession d’arcades arrive à donner un certain cachet à Casablanca qui, sans cela, aurait un aspect assez banal de grande ville moderne. »

***

Il me semble donc que l’adaptation au climat marocain a été une réelle préoccupation des architectes français ayant travaillé dans cette partie du monde et à cette époque.

Quand on se promène dans les villes marocaines, on s’aperçoit également rapidement que l’architecture marocaine contemporaine est pour une part non négligeable tributaire de l’architecture qui l’a précédée : très souvent en effet, les façades des bâtiments actuels ou récents se creusent de loggias ou s’arrondissent de balcons.

S’il est vrai que bien connaître une architecture permet de la repérer vite et correctement dans le paysage architectural varié d’une ville et de mieux l’apprécier, cet article contribuera peut-être à la reconnaissance de ce patrimoine partagé que constitue l’architecture coloniale du Protectorat, et donc à sa protection et à sa conservation.

Immeuble, Fès
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