Marius Boyer et Jean Balois à Fès

J’ai déjà parlé de l’œuvre de Jean Balois à Rabat sur ce blog à travers un article qui a été amplement commenté.

Jean Balois et Marius Boyer s’associent de 1925 à 1929 d’après Jean-Michel Cohen et Monique Eleb.

Ils ont marqué de leur empreinte la ville de Fès grâce à une poignée de bâtiments.

  1. L’immeuble « L’Urbaine et la Seine », 1929-1932

Le duo Marius Boyer et Jean Balois signent l’immeuble « L’Urbaine », un bâtiment-phare de la ville :

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A l’époque de sa construction, Marius Boyer cherche à concrétiser plusieurs de ses préoccupations énoncées lors d’une conférence donnée en 1929 (Marius Boyer, « La construction moderne », dactyl., 1929, p. 22, conférence conservée dans les archives de Gaspare Basciano, Casablanca) :

  • la verticalité
  • le plan cruciforme et l’absence de cours fermées
  • la construction à degrés (cf Henri Sauvage)
  • la rupture avec le néo-mauresque
  • le confort moderne.

« L’Urbaine » est le premier gratte-ciel de la ville. Proche des idées de Le Corbusier, Boyer a auparavant dessiné pour Casablanca d’autres immeubles très élevés s’intégrant dans un plan de réaménagement du port et du centre de la ville (projet Labonne). Et ce alors que la hauteur des constructions, par exemple aux abords de la place de France à Casablanca, fait débat (cf Casablanca, Mythes et figures d’une aventure urbaine, Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, pp. 121-125, 2004, éditions Hazan).

La construction de « l’Urbaine » à Fès fait d’ailleurs peu après polémique, certains, dont faisait partie l’architecte Emile Toulon, s’alarmant au début des années 30 de sa hauteur et de son nombre d’étages excessif (Fès, La fabrication d’une ville nouvelle, Charlotte Jelidi, Editions ENS).

Boyer (et Balois) souhaitent proscrire les cours fermées, celles-ci favorisant l’hiver le froid et l’humidité. Au contraire, des cours ouvertes, bien orientées, permettent de supprimer ces inconvénients et de tirer parti du climat spécifique au Maroc, ce « pays froid où le soleil est chaud », d’après le mot de Lyautey (cf Casablanca, Mythes et figures d’une aventure urbaine, Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, p. 163, 2004, éditions Hazan). S’inspirant peut-être en cela d’Auguste Perret et de son immeuble de la rue Franklin, les architectes cherchent donc à éviter de construire autour d’une cour carrée, estimant que cette dernière est trop froide et trop humide. D’où le plan cruciforme et les façades à redans.

Dans le même esprit, celui d’adapter leur architecture aux exigences climatiques, les créateurs s’inspirant des travaux d’Henri Sauvage et de ses constructions à gradins (immeuble de la rue des Amiraux ou de la rue Vavin, Paris), agencement qui permet de laisser place à des terrasses.

Du point de vue du style, les années 30 au Maroc constituent une solution de continuité : Boyer, comme d’autres architectes, prône le renoncement au style néo-marocain, et le développement de façades épurées aux lignes dynamiques, pour des logements fonctionnalistes (cf Casablanca, Mythes et figures d’une aventure urbaine, Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, p. 153, 2004, éditions Hazan).

Le confort est aussi une préoccupation très importante pour Boyer, comme le montre la page ci-dessous, tirée de la revue Bâtir, Revue marocaine d’architecture, numéro 7, éd. en 1933 :

Ainsi l’immeuble « L’Urbaine » de Fès met en œuvre un certain nombre de ces solutions architecturales, d’ailleurs déjà expérimentées à travers d’autres réalisations à Casablanca :

  • l’immeuble de la rue Mostafa el Maani, 198 ;
  • l’immeuble Levy-Bendayan ;
  • l’immeuble Assayag.

Boyer et Balois ont donc l’idée d’ouvrir la cour centrale sur un côté, ce qui donne des façades à redans : de vigoureux avant-corps se projettent de part et d’autre de l’entrée.

Dans l’immeuble de la rue Mostafa el Maani, un premier étage relie encore ces deux avant-corps et les rend solidaires. Ce bâtiment, comme l’immeuble Levy-Bendayan ou « l’Urbaine », semble posé sur un socle.

Mais dans le cas des immeubles Levy-Bendayan et Assayag, cela va plus loin : la façade s’ouvre complètement, encadrée par deux corps.

Parti-pris plus radical encore, l’immeuble Assayag est bâti sur un plan en croix, ce que l’on voit bien lorsqu’on regarde l’immeuble en plongée (Architectes du Maroc : Marius Boyer, Emmanuel Neiger et Pascal Plaza, juillet 2013). Ce plan cruciforme est aussi l’option retenue pour « L’Urbaine », même si seuls les deux-tiers du projet ont été bel et bien réalisés.

D’autres éléments de ces architectures se font écho : les lignes formées par les longues persiennes suivant un ordre monumental ; les halls d’entrée (pour les immeubles Lévy-Bendayan et « L’Urbaine ») ; les cages d’escalier…

Les longues persiennes verticales (ou « fenêtres claustrales »), disposées selon un ordre monumental, la répartition des balcons sur la façade et les effets de profondeur ménagée par les redans successifs, créent un agencement extérieur tout à fait typique et reconnaissable.

Les halls d’entrée sont sobres et luxueux, au design géométrique, avec une décoration constituée de volumes cubiques au sommet des murs, du marbre poli blanc et noir, des rangées de boites aux lettres de chaque côté de l’entrée, et dans l’immeuble « L’Urbaine », des vitrines et des balustrades de fer forgé.

Les cages d’escaliers sont aussi un morceau de bravoure dans ces immeubles. Dans les immeubles Levy-Bendayan et Assayag de Casablanca et « l’Urbaine » de Fès, elles ont tous le même profil : un escalier hélicoïdal s’enroule autour d’un cylindre au milieu, enserré à l’intérieur d’une colonnade circulaire. Les balustrades en fer forgé renforcent le dynamisme de la structure. Les ascenseurs sont rejetés sur le pourtour. Des effets de lumière somptueux, de nature théâtrale, se déploient dans tout l’espace.

En revanche, leur inscription dans le plan du bâtiment varie d’un immeuble à l’autre. Dans le cas de « l’Urbaine », les deux cages d’escalier s’intègrent au cœur de chaque redans. Dans celui d’Assayag, trois cages d’escaliers correspondent aux points d’intersection avec les trois tours : deux entrées mènent à un large couloir à partir duquel on rejoint à gauche et à droite les cages d’escalier, chacun étant désigné par une lettre A, B ou C. Dans l’immeuble Lévy-Bendayan, après avoir gravi les escaliers du hall, on arrive au niveau 0 d’où, au centre du plan de l’immeuble, naît le cylindre de la cage d’escalier desservant tous les étages.

Les immeubles cités, dont les particularités ont été mises en avant par Neiger et Plaza, forment un ensemble caractéristique et cohérent (correspondant à une époque de maturité pour les architectes ?).

  1. L’immeuble des Grands Régionaux, 1928-1931.

D’après Charlotte Jelidi, cet immeuble est l’un des derniers à Fès à présenter une allure néo-mauresque.

Les autorités ont d’ailleurs essayé de dissuader les architectes d’opter pour ce style, de peur que l’immeuble ne s’intègre pas à l’environnement de la place où il se trouve, et ces derniers ont été contraints d’atténuer ce parti-pris. Pour justifier ce projet et ces références à l’architecture traditionnelle, les architectes ont avancé les exemples des immeubles des bâtiments de la Vigie Marocaine à Casablanca ou l’Echo du Maroc à Rabat, et ont défendu leur projet en mettant en évidence le caractère « moderne » de cette approche arabisante.

Ce style néo-mauresque se traduit par des toits à quatre pentes recouverts de tuiles vertes vernissées, des brise-soleil et des auvents au-dessus des fenêtres. Mais l’immeuble présente par ailleurs des volumes nettement géométriques qui lui confèrent une allure cubiste.

  1. L’Auto-Hall, 1928-1931.

A proximité de ces deux immeubles, Jean Balois (et Boyer ?) dessine l’Auto-Hall (établissements M.A.I.A.), espace d’exposition de voitures. Cette époque voit les voitures se développer, introduisant la vitesse au Maroc et changeant le rapport au temps. Accueillant des acheteurs potentiels ou des flâneurs amateurs de belles carrosseries, l’espace intérieur offre des volumes amples et clairs, vastes et limpides.

De part et d’autre du hall principal, deux ailes se déploient : ainsi à droite et à gauche, une porte s’ouvre au centre, flanquée de vitrines, et surmontée par des fenêtres se déployant horizontalement. Les encadrements de portes et de fenêtres sont soulignés par une élégante pierre blonde (calcaire ?). Son entrepreneur est Georges Michaud (Le Maroc en 1932).

Malheureusement, il semble parfois difficile d’attribuer les bâtiments de cette période avec certitude à l’un des deux architectes à l’exclusion de l’autre, ou aux deux ensemble, les documents évoquant leurs travaux ne concordant pas toujours.

 

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