Dar Caïd : retour à la Kasbah de Telouet

Posted on 25 décembre 2016

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Ma première visite de la Kasbah de Telouet date de 2009. Je l’ai trouvée alors très séduisante. J’en ai parlé dans cet article. Cela faisait longtemps que je voulais y retourner, et revoir notamment cette vallée verdoyante que l’on aperçoit à travers une grille depuis le salon de réception. Je voulais en particulier prendre en photos le décor remarquable de soieries de l’une des chambres. Je désirais également constater l’état d’avancement de la dégradation du bâtiment. Par ailleurs, ce bâtiment m’intriguait, comme étant l’un de ceux, nombreux, dus à la munificence du Glaoui, à l’instar de ceux dont j’ai déjà parlé dans cet article, la Palais du Glaoui à Fès, Dar Bacha à Marrakech, l’immeuble du Glaoui à Casablanca. J’ai depuis appris à mieux connaître le personnage du Glaoui qui est associé à ces lieux.

La Kasbah a été construite en 1860 sous l’impulsion de Mohamed dit « Ibibt », d’après ce site. Elle a été ensuite habitée par El Madani, le frère aîné du Glaoui, de 1886 à 1918, comme l’indique le site de Roger Mimo. Par la suite, cette place forte a été agrandie par leurs successeurs de plusieurs ajouts juxtaposés. Voici ce que l’on peut lire sur la famille des Glaoua, dans le journal colonial L’Armée d’Afrique de juin 1929 :

« Depuis la mort de Si el Madani (1918), le chef de la la famille Glaoua est Si el Hadj Thami, pacha de Marrackech, son frère ainé. Son neveu, Si Hammou, fils de Si Mohammed, frère de Si el Madani et de Si el Hadj Thami est Caïd des Glaoua et réside la plus grande partie de son temps à Telouet, Kasba d’origine de la famille. Il commande personnellement mais sous l’autorité nominale de son oncle la majeure partie des tribus de l’obédience Glaoua.

De nombreux membres de la famille occupent dans l’ensemble du commandement des postes importants : Si Hammadi, frère du Pacha est Khalifat de son neveu à l’Ouarzazat, le Pacha de Donnât, le Khalifat du Tifnout, celui de Dadès, sont des Glaoua. Dans la génération actuelle, plusieurs unions ont été conclues entre la famille Glaoua et la famille impériale. On se souvient encore des fêtes somptueuses données à Marrakech en octobre 1926 pouf les mariages de deux filles Glaoua avec des princes chérifiens, dont l’actuel Sultan, Sidi Mohammed. »

La Kasbah se compose en effet de trois parties. De la première, il ne reste que des pans de murs en pisé et une belle arcature polylobée. La deuxième, pourrait être (?) l’œuvre du caïd Hammou (comme le note un troisième site). Elle est encore debout, mais fermée car susceptible d’être un danger pour les visiteurs. Voici, d’après le journal France-Maroc du 15 octobre 1919 ce à quoi ressemblait la Kasbah à cette époque :

kasbah-telouet-france-maroc

Dans Le Monde colonial illustré d’octobre 1929, on trouve à la fois un dessin de la Kasbah, et la relation de Théophile-Jean Delaye, topographe au Service géographique de l’armée, affecté au Maroc en 1925 :

kasbah-telouet-le-monde-colonial-illustre

« Tout à coup, à un tournant de la route, se développe devant nos yeux étonnés et confondus un étrange et grandiose panorama. L’imposante et légendaire kasbah de Telouet, berceau des Glaoua, grands seigneurs de l’Atlas, est là, à notre portée, largement étalée sur le vert vif de ses terrasses cultivées, sertie dans le plus prestigieux des cirques de hauts monts pointant vers le ciel leurs grands pans flambés de brun rouge, écharpés de névés éblouissants. Au sortir du palace de la Mamounia, sans autre transition que l’émerveillement continu de cinq modestes heures de route, nous venons de pénétrer dans la féerique évocation d’un âge disparu.

Avec ses multiples enceintes rehaussées de badigeons blancs et d’étranges ornementations primitives, avec sa cinquantaine de tours chevronnées d’échauguettes et de mâchicoulis, ses centaines de meurtrières sournoises, ses mille créneaux polyédriques, Dar Caïd Glaouï est bien fait pour que s’engendrent dans nos esprits les plus lyriques des contes des Mille et une Nuits. Lorsque nous traversons son labyrinthe de cours intérieures, nous n’avons aucune peine à nous imaginer derrière ses portes massives tous les sombres mystères de Telouet : son harem aux cinq cents femmes, ses oubliettes où se jouaient hier encore, dit-on, des scènes effroyables.

Mais, Si Hamou, grand caïd et maître de céans, est là pour nous rappeler à une plus aimable et moins effarouchante réalité. A sa suite, nous parcourons une galerie aux sveltes et élégantes colonnades et pénétrons dans le plus délicieux des patios. Les orangers en fleurs, l’eau ruisselant d’une vasque en fil ténu, les traînées de soleil divaguant sur la fine mosaïque, font, ici, un étrange contraste avec le sévère appareil guerrier que nous avons entrevu à l’arrivée. Notre étonnement sera à son comble lorsque, à croupetons, nous ferons honneur à une savoureuse et délicate diffa servie entre un piano à queue, une table Louis XV chargée de revues et de journaux, devant une énorme pendule Empire dont la boîte à musique nous comblera, de quart d’heure en quart d’heure, de tous les airs de chansons à la mode de 1913. »

La troisième est celle qui se visite : elle serait due à Brahim, l’un des fils du Glaoui. Son mode de construction est plus moderne : en effet, elle a été bâtie en béton armé. C’est d’ailleurs ce que l’on peut constater à certains endroits de l’appartement d’apparat où le plafond laisse apparaître le ciment et les barres de fer (ce qui est plutôt inquiétant).

La Kasbah résiste pourtant. Devant le porche d’entrée, en face des garages à voitures, une esplanade a été depuis ma dernière visite aménagée, sur laquelle on a installé des tables et des chaises. Quand on entre sous ce porche, on débouche sur une première cour, ceinte d’un haut mur au-dessus duquel se dressent les murailles de la deuxième partie de la Kasbah (on pourra trouver un plan de la Kasbah sur le site de Roger Mimo). Le balcon depuis lequel le Glaoui assistait à des danses berbères est intact (pour ce qui concerne la structure en bois). On empreinte alors un autre porche gardé par une magnifique porte de bois cloutée, type de portes que l’on retrouve à plusieurs reprises au cours de la visite. A gauche se trouvent les banquettes du tribunal. Plus loin, on passe devant une large alcôve, salle d’attente pour les visiteurs de l’époque du Glaoui, éclairée par une maigre fenêtre et supportée par une robuste colonne. On traverse une deuxième cour où l’on aperçoit notamment, au-dessus d’une ouverture, une magnifique poutre gravée de motifs berbères. On continue en empruntant un escalier étroit qui mène à un vaste couloir peint à la chaux et ouvert de fenêtres aux dimensions modestes. On arrive enfin au salon de réception.

Une magnifique porte de bois peint est le sésame qui donne passage à un univers hors du temps, surplombé par une spectaculaire verrière. Ses ferrures sont d’un grand raffinement, incrustées de fils d’argent. Le décor tripartite de zelliges, de stucs peints et de bois peint et sculpté est traditionnel. L’ensemble est encore bien conservé. Quelques détails originaux attirent l’œil, comme ces cheminées ouvertes dans le mur ou ces butoirs, de je ne sais quelle matière, situés au-dessus d’arcs à lambrequins creusés de muqarnas donnant accès aux chambres, pour éviter aux battants de bois de venir abimer le stuc quand ils sont refermés. Les plafonds de bois sont majestueux, de précieux volets de bois ornés de fleurettes absorbent le soleil.

Je me précipite dans la chambre de droite, appelée sur certains sites « le harem ». Je ne les avais pas bien vues lors de ma première visite, d’autant plus que cette dernière s’était faite au crépuscule : ce sont les merveilleuses soieries qui forment une frise dans la partie supérieure des murs. Différentes la plupart du temps, certaines se répétant cependant comme pour mimer un rythme musical, elles pétillent dans la pénombre, et leurs surfaces satinées juxtaposées et harmonieuses, sont d’un luxe inouï. Entre les deux baies de l’entrée, elles prennent la forme des écoinçons. Quelle est leur origine ? Où ont-elles été fabriquées ? Elles sont qualifiées quelque part de persanes : ne viennent-elles pas plutôt de l’empire ottoman ? Voire de l’Europe ? Il est primordial qu’un spécialiste des tissus se penche sur elles, afin d’élucider le mystère de leur provenance… Ce décor me semble vraiment constituer une véritable originalité. Mon hôte me dit qu’il a vu un décor ressemblant dans le mausolée de Sidi Abdelaziz Tebâa, interdit aux non musulmans.

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Le clou du spectacle, c’est le salon de réception, encadré de colonnes enzelligées, éclairé par une large fenêtre à demi protégée par une grille de fer forgé délicatement ouvragée qui invite à plonger les yeux dans la vallée qu’elle domine.

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Pour terminer la visite, comme d’habitude, je grimpe sur la terrasse et je prends une photo des superstructures de la partie la mieux conservée de la Kasbah.

En discutant avec mon hôte, j’apprends que les bâtiments ayant appartenu au Glaoui sont bien plus nombreux que ce que je pensais : j’avais par exemple oublié la Kasbah de Taourirt à Ouarzazate, la Kasbah de Aït Ourit crénelée et aujourd’hui restaurée, celle de Tamdaght, à quelques kilomètres de Telouet sur la route de Aït Benhaddou, celle de Taliouine où logeait le Khalifat de Telouet, relais du Glaoui… Je ne sais pas si elles appartiennent tous aux mêmes héritiers : il semble que ceux de la Kasbah du Telouet soient réunis en association. Mais quel bonheur si l’on entreprenait de redonner du lustre à ces belles demeures, et de les inscrire le long, par exemple, d’une route qui aurait pour thématique les résidences historiques du Glaoui et de ses successeurs ?

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