Aux sources de Dar Dbibagh : la kasbah vue par les historiens anciens

En consultant un site extrêmement intéressant : « Culture d’Islam | Aux Sources de l’Histoire », j’ai retrouvé la source historique grâce à laquelle Henri Gaillard affirme que Moulay Abdallah songea à faire de la kasbah une ville en y reconstruisant les maisons démolies de Fès el Jdid. Il s’agit d’un site extrêmement riche, créé par M. Simon Pierre qui recense et classe par contrée et par période les écrits d’historiens et chroniqueurs arabes traduits en français.

On peut par exemple y lire la traduction de deux œuvres intéressantes :

  • Abu al-Qasim bn Ahmad Az-Ziani, At-Turjamân al-Maghrib wa al-Mashriq, édition et traduction partielle (1886) O. Houdas, Le Maroc de 1631 à 1812;
  • Ahmad ibn Khalid al-Nasiri, Al-Istiqsa, ou encore Kitab al-Istiqsa li-Akhbar duwwal al-Maghrib al-Aqsa, traduction Eugène Fumey, Archives Marocaines, Volume IX, Paris, 1906.

La kasbah est sortie de terre comme nous l’avons vu dans un précédent article sous l’égide du sultan Moulay Abdallah ben Ismail. Ce dernier est le troisième fils du célèbre sultan Moulay Ismail auquel la ville de Meknès et ses monuments restent attachés. Il règne, avec de nombreuses  interruptions (jusqu’à cinq fois) de mars 1729 jusqu’en 1757. Ces règnes coïncident avec une période très troublée de l’histoire du Maroc. A cette époque, les habitants de Fès et Meknès subissent les assauts et les sièges de plusieurs tribus, les Bouakhars, les Abids et les Oudayas (ceux-là mêmes qui allaient donner leur nom au fameux ribat de Rabat) qui font et défont au gré de leurs alliances les sultans, tous frères et fils de Moulay Ismail : Moulay Ahmed Ad Dhabi, Moulay Abd el Malek, Moulay Ali, Moulay al Mustadi, Moulay Zine el Abidine… C’est ce qu’explique Simon Pierre dans son article : Histoire du Guiche des Oudayas (Gish-L-Oudaïa).

Cette kasbah fait l’objet de nombreuses mentions chez les deux historiens déjà cités.

Façade intérieure du palais de la kasbah vue du patio
Façade intérieure du palais de la kasbah vue du patio

1. Premièrement, on trouve dans le livre de az-Ziani qui traite du règne de Moulay Abdallah plusieurs allusions à la kasbah de Dar Dbibagh :

* 1745 : « Au mois de Jumada II, Abdallah entra dans Fâs al-Jadîd ; il y fut bien accueilli par les Udaya et les habitants. Le même jour, il quitta la ville pour aller à Dâr Dbibagh.
Au milieu du mois de ramadan, il reçut des Qâ’ids des Abids une lettre lui annonçant que les membres du diwan avaient déposé Zîn Elâbidîn et qu’ils l’avaient de nouveau reconnu comme souverain. Cette nouvelle causa une grande joie à Abdallah; les Udaya et les habitants de Fâs se répandirent au dehors de la ville pour se livrer au jeu de poudre, et la ville fut pavoisée. On apprit bientôt que Zîn Elâbidîn s’était enfui de Miknâs. »

* 1746 : « Au mois de rbi῾a I, Al-Mustadi vint avec l’armée des Abids camper à Dahr Ezzaouïa. Le sultan Abdallah quitta aussitôt Dâr Dbibagh et se réfugia chez les Berbères, au campement des Bni Idrâsen. Dès le lendemain, le combat s’engagea entre les Abids et leurs adversaires, les Udaya, les Ahl Fâs, les Hayayina, les Cherâga et les Oulad Jmâ῾. »

* « Remontant ensuite à cheval, Abdallah reprit sa route et rentra le même soir à Dâr Dbibagh. Les Berbères lui députèrent alors leur chef Muhammad Ou Aziz, et il fut convenu qu’on marcherait ensemble contre d’Ar-Rifi et Al-Mustadi. »

* « Les Berbères continuèrent leur marche, tuant et renversant tout devant eux, jusqu’à ce qu’ils atteignirent le camp abandonné, où ils firent un butin considérable en étoffes, en armes et en troupeaux. Pendant l’action, le sultan Abdallah était resté à Dâr Dbibagh, tandis que son fils Sidi Muhammad était avec les Udaya. Les Berbères qui n’avaient point pris part au combat arrachèrent le butin des mains de ceux qui le rapportaient, et pas un des Arabes qu’ils rencontrèrent ne put conserver un seul des objets dont il s’était emparé. Tel est le récit que m’a fait de cette rencontre le sultan Muhammad bn Abdallah. »

* « A la suite de cette victoire, le sultan Abdallah se rendit à Fâs, où il distribua de l’argent aux Abids qui avaient combattu avec lui sous la conduite de Bou Azza, intendant de la chaussure royale : c’étaient les Abids de Taza. Il donna également une part du butin aux habitants de Fâs, aux Udaya et aux Berbères, puis il s’installa à Dâr Dbibagh, où il resta jusqu’au mois de rbi῾a II de l’année 1158 (mai 1746). »

1747 : « La situation des Ahl Fâs continuait à être critique. Muhammad Ou Aziz écrivit alors au Qâ’id Al-habib et aux gens du Gharb d’entreprendre une expédition contre le sultan Abdallah et contre les Abids et les Udaya que ce dernier avait avec lui. Cette expédition organisée se mit en marche et vint camper à Dahr Az-Zawiya, tandis que Muhammad Ou Aziz avec ses Berbères s’était établi à Dâr Dbibagh. On était alors en 1160 (1747). Le lendemain de son arrivée, Elhabib monta à cheval et, suivi des gens du Gharb, du Khuluṭ et des Taliq, il se rendit à Dâr Dbibagh. Les Berbères profitèrent de ce mouvement pour marcher droit au camp des gens du Gharb, et après l’avoir pillé ils se dirigèrent vers Says. pprenant ce qui venait de se passer dans leur camp, les gens du Gharb traversèrent la rivière de Fâs et regagnèrent leur pays. On assure que le sultan Abdallah avait envoyé pendant la nuit de l’argent à Muhammad Ou Aziz et à ses Berbères pour obtenir d’eux qu’ils dispersassent ce rassemblement de troupes. Le pillage du camp avait été le stratagème employé à cet effet. »

* Voici le passage qui permet à Henri Gaillard, Une ville de l’Islam: Fès, Ed. J. André, 1905 d’affirmer que Moulay Abdallah pensa un temps faire de la Kasbah une ville : « Les Ahl Fâs se décidèrent alors à demander la paix et à offrir au sultan de le reconnaître. Celui-ci leur envoya dire de se présenter devant lui. Une députation, composée des chérifs, des ulémas et des notables, se rendit à Fâs al-Jadîd. Quand ces envoyés furent introduits en sa présence, le sultan leur adressa de vifs reproches avec injures et menaces et leur dicta ses conditions. Entre autres conditions, il leur proposa de lui livrer les grains que les Arabes conservaient à Fâs, de détruire les maisons que ces derniers y possédaient, pour les rebâtir ensuite avec les matériaux de démolition à Dâr Dbibagh, ou, s’ils le préféraient, d’être incorporés dans son armée soit pour le service des garnisons, soit pour le service de marche. Avant de répondre, les envoyés demandèrent à conférer avec leurs commettants ; mais, à peine rentrés à Fâs, ils fermèrent les portes de la ville et déclarèrent qu’ils ne feraient rien de ce qui leur avait été demandé. La lutte continua, et les Ahl Fâs envoyèrent à Al-Mustaḍi un délégué chargé de le ramener de Tanger pour le proclamer souverain. Al-Mustaḍi renvoya le délégué avec une simple promesse. »

* 1748 : « Après s’être ainsi vengés, les Rifains rendirent la liberté à Al-Mustadi. Celui-ci écrivit alors à son frère Abdallah pour s’excuser sur sa conduite passée et demanda qu’on lui fixât un endroit où il pourrait s’établir.

Le sultan lui répondit :

« Tu ne m’as fait aucun mal ; tu n’as cherché, comme moi, qu’à recouvrer le trône de ton père, et en cela tu n’as rien fait de répréhensible. Si maintenant tu veux, comme moi, vivre sans éclat, établis-toi à Aṣila; cela vaudra mieux que Dâr Dbibagh où je suis. Si, au contraire, tu recherches le pouvoir, c’est ton affaire, et quant à moi, je suis prêt à te l’abandonner ! »

* « Al-Mustadi envoya son fils auprès du sultan Abdallah, son frère, qui était à Dâr Dbibagh, pour se plaindre de la conduite de Sidi Muhammad à son égard. Abdallah répondit :

« Dis à ton père que Muhammad est plus puissant que lui et que moi et que je n’ai aucun pouvoir sur mon fils. Que ton père aille donc au pays de son père et de ses ancêtres et qu’il y demeure (il voulait dire au Tafilalt), car ni lui ni moi n’avons plus longtemps à vivre.»

* « En apprenant cette réponse, les Abids se réunirent et dirent :
« Il est indubitable que ces ordres viennent du sultan Abdallah. Il aura excité, ces Berbères contre nous, lorsqu’il a vu que nous avions refusé de marcher contre eux, en disant qu’il nous fallait attendre, avant de partir, l’arrivée de nos frères, des tribus et des Udaya. »
Ils décidèrent alors d’arrêter le sultan et de le déposer. Informé de cette résolution, le sultan s’enfuit de Miknâs pendant la nuit et alla à Dâr Dbibagh. Les Abids le déposèrent aussitôt et proclamèrent son fils Sidi Muhammad. Grâce à la déposition d’Abdallah, la paix fut conclue avec les Berbères. Les Abids se rendirent à Murrâkush pour prêter bay’a à Sidi Muhammad. »

* 1756 : «  Cette même année, les Berbères attaquèrent les Udaya, pillèrent leurs troupeaux et saccagèrent leurs récoltes; dans cette expédition, leur chef Muhammad Ou Aziz mourut. De leur côté, les Bni Mṭir et leurs alliés attaquèrent les Garwân, qui vinrent camper à Dâr Dbibagh, et demandèrent au sultan de les protéger. Maulay Abdallah invita les Udaya à contracter alliance avec les Garwân et à leur venir en aide. »

A la lecture de ces quelques extraits, la kasbah me semble constituer une base arrière, un quartier général, d’où les expéditions sont lancées, les raids menés, emplacement convoité et parfois pris à l’ennemi, toujours un point de départ et d’arrivée pour les troupes et leur chef.

2. Deuxièmement, on trouve d’autres allusions chez l’historien marocain Ahmad ibn Khalid al-Nasiri, dans le tome V de son Al-Istiqsa, appelé encore Kitab al-Istiqsa li-Akhbar duwwal al-Maghrib al-Aqsa, traduction Eugène Fumey, Archives Marocaines, Volume IX, Paris, 1906.

Voici l’adresse du texte intégral : http://fr.scribd.com/doc/184319362/Archives-Marocaines-Vol-9#scribd.

*  « Pendant ce temps, le sultan Mawlay ‘Abdallah était dans les montagnes des Berbers, surveillant la capitale et prêt à agir à la première occasion. Dès qu’il sut dans quelle situation chancelante se trouvait Mawlay Zin El’àbidin, il descendit de la montagne et s’avança jusqu’à Fâs Al-Jadîd où il entra, le 16 djoumàda II, salué par les Oùdèya et les  habitants de la ville qui se réjouirent de son arrivée. Le même jour, il alla s’installer à Dar Eddebibag. » (pp. 214-215 / Texte arabe, IVe partie, p. 73)

* « Après la fuite du sultan Mawlay Zin El’àbidin de Miknâs, les ‘Abids se réunirent et décidèrent de se soumettre de nouveau à Mawlay ‘Abdallah. Ils lui envoyèrent un détachement de cavaliers, qui arrivèrent auprès de lui le 15 ramadan. Il était alors à Dar EddebibagAprès l’avoir salué, ces délégués lui firent connaitre que leurs frères d’armes l’avaient proclamé et qu’ils avaient déposé Moùlay Zin El’àbidin. Leur arrivée fit un grand plaisir à Moùlay ‘Abdallah. » (p. 215 / Texte arabe, IVe partie, p. 73)

* « Le sultan Mawlay ‘Abdallah, sous l’obéissance duquel s’étaient rangés les Oûdèya et tous les habitants du Garb), demeurait à Dar Eddebîbag, quand, à la fin du mois de doûlqa’da de l’année 1154, les ‘Abîds s’inquiétèrent de le voir séjourner là aussi longtemps au lieu de venir résider au milieu d’eux à Méknès, capitale de l’époque, et lui tournant le dos impudemment, suivant leur habitude, ils firent venir de Morrâkch Mawlay Elmosladi pour le proclamer… » (p. 216 / Texte arabe, IVe partie, p. 73)

* « A la fin du mois, le qàïd Abûl’abbâs Ahmad Errifi écrivit aux habitants de Fâs, pour les engager à reconnaître son maître Moulay Elmostadi et à se ranger sous son obéissance, mais comme ils restèrent fermés ces ouvertures et les écartèrent, Moulay Elmostadi vint au mois de rabi Ier camperavec le Jaysh des Abids à DharEzzâoùya, près de Fâs. Mawlay Abdallah quitta aussitôt Dar Eddebîbag pour se réfugier chez les Ait Idràsén. » (pp. 216-217 / Texte arabe, IVe partie, p. 73)

* « Dès le début de l’année 1156, le bâcha Aboùl’abbàs Ahmad bn ‘Ali Errîfi, à la tète des contingents du Fahs, du Jbal et du Hif, marcha sur Fâs et la région environnante, et vint camper dans les champs de culture de cette ville à El’ assàl (21 moharrem). Il chercha à persuader les habitants de secouer le joug de l’obéissance à Mawlay ‘Abdallah, mais sans succès. Le 22 safar, Mawlay Elmostadi vint camper près de lui avec les ‘Abids qui étaient commandés par le Qâ’îd Fatéh bn Ennouini. L’arrivée de ces deux bandes provoqua une grande émotion dans la région, et la population fut effrayée de voir venir ce Rîfi, à la tète de troupes plus nombreuses que jamais. Les Hayâïna, les Chraga et les Oulâd Djâma’ vinrent jusque sous les murs de Fâs et établirent leurs campements à l’intérieur et à l’extérieur de la ville. Leurs terrains de culture et leurs jardins furent dévastés et leurs troupeaux pillés. Nombre de gens moururent de faim et de misère. Le désordre ressemblait aux vagues de la mer. Le prix des denrées monta. La population se trouva dans la plus grande détresse. Malin et soir, le canon tonnait, et les tambours battaient dans les mhallas de Mawlay Elmostadi et d’Errifi. Tout le monde se préparait la guerre.

Quant au sultan Moùlay ‘Abdallah, il quitta Dâr Eddebîbag el, accompagné d’une dizaine de cavaliers, s’enfuit en toute bâte chez les Ait Idrâsén, clans la plaine de ‘Achâr. Arrivé aux campements de Abdallah ben Ichcho, il retourna sa selle en présence des gens de cet endroit. Ceux qui se trouvaient là se réunirent autour de lui et lui dirent : « Qu’est-il arrivé a notre Maître ? – Je suis venu, leur répondit-il, pour que vous me prêtiez votre appui contre ce Jebli, qui était mon serviteur et mon esclave. L’argent qu’il a amassé à mon service l’a rendu arrogant. Il a voulu, depuis lors, me couvrir de honte, et mon frère Elmostadi l’a excité contre moi, parce qu’il veut s’emparer de mon pays, qui est le vôtre en réalité. C’est vous qu’il veut insulter : vous serez les premiers à prêter votre appui aux descendants du Prophète, pour empêcher le scandale. Le salut soit sur vous. Et remontant à cheval, il reprit sa route et rentra le soir même à Dâr Eddebibag. » (pp. 219-220 / Texte arabe, IVe partie, p. 74)

* « Le sultan Mawlay ‘Abdallah prit la route de Fâs Eljedîd, où il ne tarda pas à entrer. Après avoir distribué de l’argent à ses oncles maternels et à ses ‘Abîds, ainsi qu’aux gens de Fâs, il alla s’installer à Dâr Eddebîbag. Il y reçut, au mois de rabi’ II de l’année 1157, une députation de qâ’îds des Abids, qui vinrent lui exprimer leur repentir et réprouver leurs actes en faisant leur soumission. » (p. 229 / Texte arabe, IVe partie, p. 78)

* Cette partie s’inspire directement de l’ouvrage d’Az-Ziani et concerne la décision de Moulay Abdallah de transformer la kasbah en ville : « Peu après, les gens de Fâs commencèrent à obéir de nouveau au Sultan et firent effectuer une démarche auprès de lui. Moûlay ‘Abdallah leur fit répondre de venir le trouver.  Les ‘ulâma, les chérîfs et les notables se rendirent auprès de lui ; après les avoir reçus, il leur retraça leurs méfaits, leur adressa des reproches et leur imposa diverses conditions, parmi lesquelles, celle de lui remettre les grains appartenant aux gens du Garb qui étaient emmagasinés chez eux, de détruire leurs maisons, de construire avec les matériaux de démolition Dâr Eddebîbag, et de choisir entre être Jaysh ou nâïba. Ils lui répondirent qu’ils allaient conférer de ces propositions avec leurs concitoyens, et qu’ils lui feraient connaître ensuite leur décision. » (pp. 242-243 / Texte arabe, IVe partie, p. 82)

* « La guerre continuait entre les gens de Fâs et les Udaya qui avaient avec eux tous les partisans du Sultan.  Dans les premiers jours du mois de djoumâda Ier 1160, les tribus berbères et les tribus du Garb vinrent participer avec les gens de Fâs à la lutte contre le Sultan. Muhammad Ou ‘Azîz et les Berbers installèrent leur campement au Jbal Tgât, tandis que Habib Elmâlki, avec les gens du Garb, les Tlig et Elkhlot, s’établissait à Dâr Eddiyâf. Les Udaya se retirèrent à Fâs Al-Jadîd et les ‘Abîds à la Qasba des Chrâga. Le Sultan était à Dâr Eddebîbag. La situation était critique pour lui et pour son parti. Dès le lendemain matin, Habib monta à cheval avec ses ‘Arabs et alla attaquer le Sultan à Dàr Eddebîbag, suivi parles Berbers. En arrivant au fossé qui entoure cette résidence, il apprit que les Berbers se livraient au pillage de sa Mhalla. Il revint aussitôt sur ses pas, traversa la rivière et retourna dans son pays.» (pp. 243-244 / Texte arabe, IVe partie, p. 82)

* « Les ‘Abîds ne conçurent aucun doute sur leur sincérité ; ils crurent aussitôt que le Sultan voulait les punir de leur conduite envers lui et du peu d’empressement qu’ils avaient mis à se rendre auprès de lui pour combattre les Berbers, lorsqu’il était campé à Boù Fekrân, ce qui l’avait forcé à rentrer à Miknâs. Tous furent d’avis de se saisir du Sultan et de le déposer. Tous furent d’avis de se saisir du Sultan et de le déposer. Mais le Sultan, informé de leur résolution, s’enfuit de Meknès à Dâr Eddebîbag, où il était en lieu sûr. Ceci se passait au mois de safar 1162. » (p. 248 / Texte arabe, IVe partie, p. 84)

* « Se sentant impuissants contre les Berbers, les ‘Abîds leur proposèrent la paix. Les Berbères accueillirent favorablement leur proposition, à condition qu’ils proclameraient Sidi Mohammad bn ‘Abdallah. Les ‘Abîds jurèrent aussitôt fidélité à ce Commandeur à Miknâs et lui firent porter leur bay’a à Morrâksh, où il se trouvait alors, par un groupe de notables d’entre eux ; ils firent en même temps prononcer la khotba en son nom à Miknâs et dans le Zerhoùn. Le Sultan était pendant ce temps, à Dâr Eddebîbag, réduit à l’impuissance. » (pp. 248-249 / Texte arabe, IVe partie, p. 84)

* « Se voyant abandonné, tandis que les ‘Abîds et les Berbers tournaient leurs regards vers son fils Sîdi Mohammed en qui ils plaçaient leurs espérances, le sultan Moùlay ‘Abdallah (Dieu lui fasse miséricorde !) voulut sauver sa situation, et chercha à se réconcilier avec ses sujets et à les attirer à lui. Dès le mois decha’bân, il fit proclamer dans les marchés de Fâs que les ‘Abîds qui ne se rendraient pas auprès de lui à Dâr Eddebîbag, à un moment donné, n’auraient à faire des reproches qu’à eux-mêmes. » (p. 249 / Texte arabe, IVe partie, p. 84)

* « Quand Sidi Muhammad eut accompli la mission qu’il s’était donnée de faire rentrer les ‘Abids dans l’obéissance à son père, il quitta Miknâs à la tète de l’armée qu’il avait amenée avec lui de Morrâksh et qui se composait d’environ 4 000 hommes, sans compter les délégués des ‘Abids qui étaient revenus avec lui. Il se rendit auprès de son père à Dar EddebîbagLes Udaya et les gens de Fâs allèrent à sa rencontre et se réjouirent de son arrivée. En arrivant auprès du Sultan, il le salua et, après lui avoir offert un présent somptueux, intercéda en faveur des ‘Abids. Le Sultan leur accorda leur grâce, mais lui demanda de ne pas passer la nuit à Dàr Eddebibag. Sidi Muhammad obéit respectueusement et alla camper à Ras Elmâ ; le lendemain, il se mettait en route de bonne heure pour Morrâkch.» (pp. 250-251 / Texte arabe, IVe partie, p. 84)

* « Muhammad Ou’Azîz mort, il n’y avait plus personne chez les Aït Idrâsén pour lui succéder. La discorde éclata aussitôt entre ces tribus et celle de Guerouân. Les Aït Idrâsén attaquèrent les gens de Guerouân, qui s’enfuirent en déroute et allèrent se réfugier à Dâr Eddebîbag, où ils demandèrent protection au Sultan. » (p. 254 / Texte arabe, IVe partie, p. 85)

* « Cette année-là, le Sultan reçut également à Dâr Eddebîbag la visite de son frère Mawlay Abdulhasan ‘Ali qui avait été déposé. Après lui avoir donné de l’argent et des objets mobiliers pour une valeur de 10.000 mitsqâls, il lui offrit le choix entre la résidence de Tâfîlèlt et celle de Miknâs. Mawlay ‘Ali ayant choisi Meknès, le Sultan lui concéda les revenus du meks de cette ville et ceux des jardins du Makhzen, ainsi que des terrains de culture. » (p. 255 / Texte arabe, IVe partie, p. 86)

* « Le Commandeur des Croyants, Mawlay ‘Abdallah bn Ismâ’îl (Dieu lui fasse miséricorde !) mourut à Dâr Eddebîbag, le jeudi 27 du mois de safar béni de l’année 1171. Il fut enterré à Fâs Al-Jadîd, au cimetière des chérîfs où était enseveli son fils Mawlay Ahmed (Dieu leur fasse à tous deux miséricorde !). « Le Commandeur des Croyants Mawlay ‘Abdallah, dit l’auteur du Boustân, était dur et violent c’est pourquoi il était détesté de l’armée et de la population. Il demeura plusieurs années dans l’abandon à Dâr Eddebîbag, sans que personne se rendît auprès de lui : les habitants du pays avaient sa béï’a suspendue à leur cou et ils le fuyaient, à cause du sang qu’il versait sans raison apparente. Il demeura dans cette situation pendant douze ans, de 1159 à 1171. Dieu lui fasse miséricorde et lui accorde son pardon, ainsi qu’à tous les musulmans ! » (pp. 256 -257/ Texte arabe, IVe partie, p. 86)

3. Après la mort de Moulay Abdallah

A la mort de Moulay Abdallah, Dar Dbibagh sera ensuite brièvement occupée par le sultan Sidi Mohammed, son successeur (on retrouve la description suivante chez az-Ziani et al-Nasiri) :

*« Le lendemain, il se rendit à cheval à Dar Dbibagh ; là, se trouvait réunie la succession de son père, consistant en argent, armes, tapis, chevaux et selles ; il examina ces objets, les fit mettre en ordre, et, quand il en eut terminé l’inventaire, il laissa le tout en cet endroit : l’argent fut confié à la garde de son nègre, le Qâ’id Allai bn Saoud, et le reste au Qâ’id Berba. La surveillance générale de ce dépôt fut exercée par son chambellan, le Qâ’id Abdelouahhâb Elyemmouri.

Après quelques jours de repos, le sultan fit transporter à son camp l’argent et les objets laissés par son père et les confia à ceux de ses serviteurs qu’il avait désignés. Il donna aux compagnons de son père, pour qu’ils se la partageassent, une certaine somme d’argent et recommanda à ses gens de respecter et de traiter avec égards ces anciens serviteurs. Il les prit d’ailleurs à son service : ceux d’entre eux qui montrèrent quelque mérite restèrent auprès de lui et devinrent ses familiers ; quant aux autres, il les mit bientôt de côté et les éloigna de sa personne. » (al-Zayani, Al-turjuman al-mu’rib ‘an duwal al-mashriq wa’l-maghrib, édition et traduction partielle (1886) O. Houdas, Le Maroc de 1631 à 1812)

Cette citation est tirée de al-Nasiri :

*« Le Sultan demeura à Murrâkush jusqu’à l’année 1174. A cette époque il quitta cette ville pour se rendre à Miknâs, avec l’intention cachée de réduire les Udaya. Ceux-ci se doutaient de ses dispositions, et quand il arriva à Miknâs, ils lui envoyèrent leurs femmes âgées, pour intercéder en leur faveur et lui présenter leurs excuses. Elles le rejoignirent en route, et firent appel à leurs liens de famille et à leur parenté avec lui. Le Sultan leur témoigna de la bienveillance et leur distribua des vêtements et de l’argent. Elles revinrent avec lui à Fâs. Le Sultan établit son campement et celui de ses soldats à Essefsâfà. Les gens de Fâs et les Udaya allèrent le saluer ; il leur adressa des paroles aimables et leur fit bon accueil. Le lendemain, il donna l’ordre de tenir le Mechouar à Dâr Eddebîbag. Les gens de Fâs lui apportèrent, suivant l’usage, les victuailles de l’hospitalité, que le Sultan fit porter à l’intérieur de Dâr Eddebîbag. » (p. 286/ Texte arabe, IVe partie, p. 96)

Voici une dernière citation tirée de az-Ziani et citée par Simon Pierre (cela se passe en 1760) :

* « Sidi Muhammad avait décidé de tenir ce jour-là une audience à Dâr Dbibagh, afin de recevoir les soldats et les tribus qui lui offraient des présents. Quand la difa fut apportée à Dâr Dbibagh, le sultan invita les Abids et les Oudayas à entrer pour prendre part au repas; puis, quand ils furent entrés, il entra à son tour et ferma la porte. Il fit saisir tous les assistants, qui furent aussitôt garrottés et étendus sur le dos, prêts à être égorgés; mais, à ce moment, le sultan se sentit pris de compassion et leur fit grâce. » (az-Zayani, 1812, cité par Simon Pierre, Histoire du Guiche des Oudayas (Gish-L-Oudaïa).)

Vous aurez compris que ce travail n’a rien de scientifique. Et pourtant il offre une radiographie du règne de Moulay Abdallah depuis le seul point de vue de la kasbah. J’espère qu’il permettra à des lecteurs de découvrir ces sources historiques et qu’il leur donnera l’envie d’approfondir cette lecture et de mener de nouvelles recherches.

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Une réflexion sur “Aux sources de Dar Dbibagh : la kasbah vue par les historiens anciens

  1. Bonjour
    J’ai remarqué avec intérêt que vous citiez mon site dans votre recherche de sources sur la Kasba, je dois avouer que si j’ai vu passer son nom en traitant ces textes pour les éditer, j’en ignorais à peu près tout, jusqu’à son emplacement…
    Merci pour votre contribution et votre blog d’un grand intérêt. Pourrais-je connaître votre nom, qui ne semble pas apparaître ici.
    Constatant votre passion militante pour la préservation du patrimoine maghribien, je tenais à vous signaler la destruction partielle et néanmoins dramatique de la ville médiévale de Zagora, au sommet de la colline (là où se dressent les pylônes des télécoms), dont les moellons des ruines ont été en partie ramassés à la pelleteuse pour être utilisés pour la construction d’un shi3ar mégalomaniaque…
    Bon courage
    Simon

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