Dar Dbibagh à Fès : une Kasbah debout mais oubliée

Non loin du centre de la ville nouvelle de Fès s’élève une kasbah qui est la première construction du plateau sur lequel les Français élevèrent le « Ville Nouvelle ». Elle a donné son nom au quartier mais ses origines ont été un peu oubliées.

Vue actuelle latérale de la porte d'entrée de la kasbah
Vue actuelle latérale de la porte d’entrée de la kasbah
Porte d'entrée de la kasbah. Carte postale ancienne.
Porte d’entrée de la kasbah. Carte postale ancienne.

Grâce à l’article que l’encyclopédie en ligne Wikipédia a consacré aux « Enceintes et fortifications de Fès », on apprend que « La casbah de Dar Dbibagh est la plus excentrée des anciennes installations de défense de la médina de Fès, se situant à plus de trois kilomètres au sud est de la ville ancienne. Elle a été construite sous le règne du sultan Abdallah et est entourée d’une enceinte. » Une note indique la source de cette affirmation : H. Gaillard, Une ville de l’Islam: Fès, Ed. J. André, 1905.

Or cet ouvrage est – ô miracle d’internet – consultable dans son intégralité sur le site archive.org à l’adresse suivante : https://archive.org/details/unevilledelisla00gailgoog.

Voici donc ce qu’on y apprend sur la Kasbah aux pages 79 et 80 :

« Mouley Abdallah, son fils, éleva à proximité du palais, la mosquée qui porte son nom, et où se trouve son tombeau. Il y adjoignit, pour les étudiants de Fès Eljedid, la medersa qui existe encore. C’est aussi au règne de ce prince que remonte la création du parc du Daddebibagh, situé à 3 kilomètres environ de Fès Eljedid, dans la direction de Ras Elma, et dont le nom se retrouve souvent dans les chroniques des deux derniers siècles.

Lors de son avènement au pouvoir, en 1729, Mouley Abdallah eut à soutenir un long siège contre Fès. Au cours des opérations d’investissement, que dirigeait le fameux Ripperda, il campait avec ses troupes à l’emplacement du Dar Eddebibagh actuel ; il y construisit une maison et y fit des plantations. Il dut souvent s’y réfugier au cours de son règne fort troublé, lorsque les séditions le contraignaient à fuir de Meknès ou de Fès, et cette maison de campagne devint son séjour de prédilection. Il songea même à en faire une ville, car à la fin d’un autre siège de Fès, en 1747, une des conditions qu’il imposa aux habitants de Fès Eljedîd était de détruire les maisons que les Arabes révoltés possédaient en ville pour les rebâtir ensuite avec les matériaux de démolition à Dar Eddebibagh.

Le Dar Eddebibagh resta dans l’état où le laissa Mouley Abdallah jusqu’au règne de Mouley Elhasen, qui le répara. Fort modeste d’apparence, le château ou plutôt la maison de campagne du sultan, aurait l’air d’une grande ferme carrée sans la petite mosquée dont le minaret apparaît au-dessus des murs d’enceinte. En dehors de l’habitation proprement dite se trouve un enclos, où l’on peut faire camper des troupes. Le parc fort spacieux et entouré seulement d’une haie de roseaux donne à l’ensemble l’aspect pittoresque d’une sorte d’oasis dans la plaine humide et nue de Sais. »

L’auteur ajoute que quand le souverain choisit le lieu pour y édifier une kasbah, il portait déjà son nom qui signifie « la maison du petit tanneur » en arabe. Il précise que c’est dans cette « maison de campagne » que le prince mourut en 1757.

Vue depuis la place d'Aït Skato
Vue actuelle depuis la place d’Aït Skato
Vue générale de la kasbah. Carte postale ancienne.
Vue générale de la kasbah. Carte postale ancienne.

J’ai également retrouvé une autre description contemporaine de celle-ci sur le site gallica.bnf : il s’agit de la Description de la ville de Fès, d’Edouard Michaux-Bellaire, in Les Archives Marocaines, vol. XI, 1907 :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k106575p/f254.tableDesMatieres.

Voici le passage qui nous intéresse :

« A droite, à quelques kilomètres sur la rive droite de l’Oued Fès, s’étendent les jardins Ed Dar Ed Debibagh, maison d’été du Sultan, où il se rend d’ailleurs rarement. Ce domaine, de médiocre étendue, ne comprend pas de bâtiments suffisants pour l’installation complète de la Cour.

Ed Dar Ed Debibagh, dont la traduction est : « la maison du petit tanneur », était connue sous ce nom au dixième siècle de l’hégire. Léon l’appelle « Dar Dubag ».

A ce propos, l’auteur précise dans une note que « ce nom proviendrait de celui des anciens propriétaires de cet endroit, qui étaient des Chorfa Idrisites de la branche des Debbaghyin, descendants d’Isa Ben Idris. Ces Chorfa, qui habitaient Salé, revinrent à Fès au commencement du neuvième siècle de l’hégire […]. Le diminutif « Ed Debibagh » tirerait son origine de ce que cette propriété était entre les mains d’un jeune chérif « Debbaghyin » que l’on appelait « Debibagh » au moment où elle a été occupée par Moulay Abdallah pour la première fois ».

La description de la kasbah se poursuit :

« A la mort de Moulay Ismaïl bel Chérif El Alaoui El Filali, ses fils se disputèrent sa succession et l’un d’eux, Moulay Abdallah, généralement considéré comme ayant succédé à son père, quoique cette succession lui ait été disputée jusqu’à sa mort, avait installé son camp à l’endroit dit Ed Dar Ed Debibagh, en 1154 de l’hégire. Il occupa Fès Ed Djedid, mais ne parvint jamais à occuper Fès El Bali. En 1159, après un soulèvement de la ville de Fès appuyé par les Berbères commandés par Mohammed Ou Aziz, et par les Arabes du Gharb commandés par El Habib El Malki, Moulay Abdallah ayant su semer la division entre les Berbères et les Arabes et se débarrasser de cette coalition, les gens de Fès lui demandèrent la paix, qu’il leur accorda à certaines conditions, entre autres qu’ils lui remettraient toutes les céréales emmagasinées par les Arabes dans la ville et qu’ils démoliraient les maisons appartenant à ces Arabes dans la ville pour reconstruire une ville à Ed Dar Ed Debibagh avec les matériaux provenant de ces démolitions.

Les députés de Fès demandèrent à consulter avec ceux qui les avaient envoyés, rentrèrent dans la ville et en fermèrent les portes. Les désirs du Sultan ne furent donc pas exécutés et la ville qu’il voulait élever à Ed Dar Ed Debibagh ne fut pas bâtie. Moulay Abdallah mourut à Ed Dar Ed Debibagh le 27 safar de l’année 1171 et fut enterré à Fès Ed Djedid, dans la mosquée qu’il avait fait bâtir et qui porte son nom.

Les successeurs de Moulay Abdallah négligèrent Ed Dar Ed Debibagh, qui fut restaurée par Moulay El Hasan, qui y allait quelquefois pendant ses séjours à Fès. Son fils, Moulay Abd El Aziz, le sultan actuel, avait voulu, en 1902, à son retour de Marrakech, relier Ed Dar Ed Debibagh au palais de Fès Ed Djedid par un petit chemin de fer à voie étroite. La voie fut établie par les soins d’un ingénieur français, les deux ou trois voitures et la petite machine apportées à grands frais de Larache, mais le jeune sultan dut renoncer au plaisir qu’il se promettait de voyager en chemin de fer pendant 3 kilomètres, devant l’intolérance de son peuple, qui considérait cette innovation comme le premier pas vers une civilisation qui lui est représentée comme l’ennemie de l’Islam. »

Vue actuelle depuis la rue Iben Zaydoune
Vue actuelle depuis la rue Iben Zaydoune
L'entrée de la kasbah. Carte postale ancienne.
L’entrée de la kasbah. Carte postale ancienne.

J’ai également pu consulter à la Fondation du Roi Abdul-Aziz Al Saoud pour les Etudes Islamiques et les Sciences Humaines de Casablanca, le mémoire de fin d’études d’un étudiant en architecture consacré à la kasbah et à un projet de reconversion en musée : Reconversion et aménagement de la kasbah de Dar Dbibagh à Fès, d’Anas Zerhouni Abdou. Il présente les documents que je viens d’évoquer et apporte encore d’autres renseignements.

Il indique par exemple qu’après sa proclamation comme sultan en 1728, Moulay Abdallah vint du Tafilalet à Fès, capitale religieuse et politique, et campa à Dhar Mahrez. Il voulut aller se recueillir sur la tombe de Moulay Idriss. Sur le chemin du mausolée, son compagnon Hamdoun Ben Abdallah Arroussi, ennemi des Fassis, fut sur le point d’être attaqué. En réaction Moulay Abdallah quitta la médina, affront que les Fassis ne lui pardonnèrent jamais. Ce fut le point de départ de son duel avec Fès et il préféra s’installer à Dar Dbibagh.

A la mort de Moulay Abdallah, son fils Sidi Mohamed Ben Abdallah se rendit à Dar Dbibagh pour prendre possession de la succession de son père comme on peut le lire chez le chroniqueur Zayyani :

« Le lendemain, il se rendit à cheval à Dar Dbibagh ; là, se trouvait réunie la succession de son père, consistant en argent, armes, tapis, chevaux et selles ; il examina ces objets, les fit mettre en ordre, et, quand il en eut terminé l’inventaire, il laissa le tout en cet endroit : l’argent fut confié à la garde de son nègre, le Qâ’id Allai bn Saoud, et le reste au Qâ’id Berba. La surveillance générale de ce dépôt fut exercée par son chambellan, le Qâ’id Abdelouahhâb Elyemmouri.

Après quelques jours de repos, le sultan fit transporter à son camp l’argent et les objets laissés par son père et les confia à ceux de ses serviteurs qu’il avait désignés. Il donna aux compagnons de son père, pour qu’ils se la partageassent, une certaine somme d’argent et recommanda à ses gens de respecter et de traiter avec égards ces anciens serviteurs. Il les prit d’ailleurs à son service : ceux d’entre eux qui montrèrent quelque mérite restèrent auprès de lui et devinrent ses familiers ; quant aux autres, il les mit bientôt de côté et les éloigna de sa personne. » (Abu al-Qasim ibn Ahmad ibn Ali ibn Ibrahim al-Zayani, Al-turjuman al-mu’rib ‘an duwal al-mashriq wa’l-maghrib, édition et traduction partielle (1886) O. Houdas, Le Maroc de 1631 à 1812, http://www.culture-islam.fr/category/contrees/maghreb/alaouites).

Le Sultan partit ensuite à Marrakech. Il revint à Fès en 1759 pour réduire les Oudaïas et donna l’ordre de tenir le Méchouar à Dar Dbibagh. Cependant il vécut à Meknès et Fès Jdid mais jamais à Dar Dbibagh.

Plus tard, il y fit installer les femmes de son fils Moulay Yazid qui était en mésentente avec lui. Elles étaient accompagnées de 50 Abids et furent rejointes par la suite par la mère du Sultan.

La kasbah fut négligée jusqu’au règne de Moulay El Hassan (1873-1874), qui la restaura : elle devint son palais d’été et sa résidence favorite.

Plus tard, son fils Moulay Abdelaziz voulut, comme nous l’avons lu, relier Dar Dbibagh au palais de Fès par un chemin de fer long de 3 kilomètres qui fut oublié et dont les rails disparurent ensevelis sous la terre.

Sous Moulay Hafid, son frère, la ville de Fès est assaillie par des tribus berbères. Le 24 mars 1911, Dar Dbibagh est attaquée et se défend au canon. Le 21 mai 1911, les premières troupes françaises arrivent à Fès à la demande de Moulay Hafid afin de rétablir le calme. Celles-ci établissent leur camp tout autour de la kasbah de Dar Dbibagh.

C’est à Fès qu’est signé le traité du Protectorat le 30 mars 1912. Moulay Hafid eut la promesse qu’on lui permettrait de s’installer à Rabat. Il prit Fès en horreur et quitta la ville le 6 juin 1912 avec sa cour pour Rabat. La kasbah fut vidée de ses habitants, puis investie par l’administration coloniale. A proximité du camp militaire, le palais d’été fut converti en infirmerie/ambulance. Des portes furent percées pour faciliter l’entrée des voitures et des animaux. La plus haute tour d’angle de l’édifice devint un télégraphe optique…

L’appellation « Dar Dbibagh » fut étendue à toute la partie de la ville construite sous le Protectorat. Au moment de la décolonisation, lorsque l’armée française quitta les lieux, elle laissa aux anciens combattants marocains la possibilité d’y habiter. Elle est aujourd’hui occupée à l’intérieur et ceinturée à l’extérieur par des habitations précaires.

Vue aérienne Google earth du site
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