Un immeuble plus qu’intéressant à Casablanca : le « Liberté »

En faisant des recherches sur l’architecture du Protectorat à Casablanca, à la bibliothèque de la Source de Rabat, j’ai été amené à feuilleter une précieuse revue de 1951, essentielle dans ce domaine, et je suis tombé sur un article présentant la construction d’un immeuble significatif de Casa  – et pas seulement de par son nom – l’immeuble « Liberté ». Voici donc l’article que l’on peut lire à son propos  dans « L’Architecture d’Aujourd’hui » n°35, à la page 44, par L. Morandi, architecte et J. de Pape, ingénieur-conseil :

« Cet immeuble, dont la forme est fonction du terrain sur lequel il est édifié, est situé sur la hauteur de Mers-Sultan, à la limite d’un important quartier de villas. Il domine de ses 78 mètres la ville et toute la région de Casablanca.

Immeuble Liberté : première vue

La forme du terrain, en V tronqué, a permis d’obtenir pour les bâtiments une excellente orientation. Les pièces principales, toutes prévues en façade sur la place et les avenues, seront abritées contre la brise de mer venant du Nord toujours chargée d’humidité.

Parcelle en V tronqué

Le parti a été étudié suivants les conceptions les plus rationnelles. La plastique obtenue, ainsi que l’organisation intérieure de l’immeuble traduisent la recherche d’une expression architecturale établie selon les données techniques et climatiques.

L’immeuble comporte : au premier étage, 30 bureaux, avec accès par escalier particulier ; à chaque étage, 6 appartements, allant du studio au « 5 pièces » ; au 16e et au 17e des appartements avec terrasse-jardin. Au-dessus, un vaste jardin suspendu abrité par une pergola. Quatre ascenseurs principaux et trois ascenseurs de service à 1,50 m/sec assurent l’accès aux étages. La formule « à parois lisses » permet de supprimer les portes de cabine. Ces appareils sont munis d’une commande collective – sélective par boutons automatiques, rassemblant et desservant les appels à la descente seulement. Dans la partie centrale, il a été prévu 2 ascenseurs groupés desservant, l’un les étages pairs, l’autre les étages impairs, cette disposition permet aux appareils de prendre sur deux étages leur pleine accélération.

Vers la pergola

Chaque appartement dispose d’un balcon de service, avec bac à laver et vide-ordures. Un système particulier de traitement des ordures a été étudié : les gaines, avec leur relai de chute à mi-hauteur, auront chacune au sous-sol un four incinérateur qui ne fonctionnera que la nuit, le volant thermique de la combustion précédente asséchant les ordures pendant la journée. L’évacuation des fumées se fera par les mêmes gaines, ce qui les aseptisera en empêchant la formation de cultures microbiennes, ainsi que la propagation de parasites domestiques, particulièrement vivaces au Maroc.

Vue arrière 1
Vue arrière 2
Vue arrière 3
Vue arrière 4
Vue arrière 5

L’équipement général comporte deux réservoirs d’eau potable de 40 m³ au sous-sol, complétés par un réservoir de distribution de 35 m³ au faîte de l’immeuble alimenté par deux groupes électropompes et un groupe électrogène de secours à l’huile lourde de 80 kW, avec démarreur à air comprimé et démarrage automatique. En cas de panne de courant, il alimentera un ascenseur par cage, un groupe électropompe, ainsi que la minuterie de l’immeuble.

La construction générale a été étudiée en fonction de l’infrastructure du sol qui comporte au niveau des semelles soit du calcaire dunaire, soit des formations gréseuses et à une quinzaine de mètres de profondeur du schiste dur. Elle constitue un excellent soubassement capable de supporter la charge totale de 1300 tonnes. Son taux de travail est de 2,6 kg par an. Les poteaux, dont les plus chargés transmettent une charge de plus de 350 tonnes sont fondés sur semelles isolées. Par exception, sous les pans mitoyens, on a prévu une semelle continue reliée à la première rangée de poteaux pas des longrines.

La façade avec le couple de poteaux au centre
Les consoles du rez-de-chaussée et du premier étage

L’ossature présente une particularité. Dans le but de dégager totalement les grands living-rooms de plus de 40 m², deux poteaux sur chacune des façades ont été prévus en saillie de 1,50 m à partir du deuxième étage. Ces poteaux, qui doivent rentrer dans l’alignement au niveau du sol, se transforment en consoles dans la hauteur du premier étage et au rez-de-chaussée. Les efforts horizontaux qui se développent au niveau du deuxième étage sont transmis par des tirants noyés dans le plancher. Un léger frettage a permis de ne pas dépasser la section de 50×70 au rez-de-chaussée. Les planchers comportent des hourdis creux Isomat.  Une hauteur de 0,30 a permis d’éviter toute retombée de poutre sous les plafonds. Ces corps creux, de grande dimension, en béton vibré, très résistants grâce à un voûtain parabolique intérieur, rendent inutile la dallette dont on recouvre généralement les hourdis. Donc économie de béton. La sous-face de ces hourdis est constituée par une plaque de 4 cm de fibre de bois aggloméré au ciment. Ce matériau assure ainsi une bonne isolation thermique et acoustique. »

Voilà donc le texte qui court à partir de la page 44 de la revue déjà citée. Il est truffé de termes techniques architecturaux qui intéresseront sans doute de près les spécialistes. Il est accompagné de photos de l’immeuble en construction, et aussi de plans qui permettent par exemple de se représenter les étages supérieurs, et leurs sans doute somptueuses terrasses-jardins.

Il m’a semblé de bon aloi de retranscrire cet article ici sur mon blog dans son intégralité pour plusieurs raisons. L’immeuble Liberté fait partie du paysage casablancais, et s’impose à l’intérieur de celui-ci : or cet article en fait comme la radiographie. Passé aux rayons X, le bâtiment y révèle ses secrets, et ses entrailles sont pour ainsi dire mises au jour. D’autre part, l’article me paraît être un document instructif qui pointe les préoccupations des architectes de l’époque au Maroc, et ce qui était pour eux le plus innovant, notamment, comme cela est dit par les auteurs, sur les plans technique et climatique.

Tache de lumière dorée sur la façade en fin de journée
Depuis les hauteurs de Mers-Sultan

Enfin, et surtout, l’immeuble Liberté est splendide. Je ne suis pas un fanatique des gratte-ciel, Dieu sait si je trouve la course à la hauteur en matière d’architecture vaine et inutile, et ridicule, mais il faut voir la peau de cet immeuble, légèrement incurvée, le soir prendre des teintes onctueuses et mordorées. Depuis les hauteurs de Mers-Sultan, elle se dresse avec élégance et dynamisme. Elle fait rêver aussi, pour les espaces qu’elle possède, qu’on pense féériques, balcon sur Casa.

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