Trois samedis à Salé pour le moussem des cierges

Salé fait face à Rabat, de l’autre côté de l’estuaire du Bouregreg et au Nord. J’ai eu la chance d’assister le 31 mars dernier au moussem des cierges qui s’y déroule tous les ans, la veille de l’aïd al Mawlid, la fête de commémoration de la naissance du Prophète. Cette procession  trouve son origine en Turquie, d’où elle fut importée au Maroc après qu’un sultan saâdien du XVIième siècle, en voyage à Istambul, fut impressionné par une cérémonie similaire. C’est au saint patron de la ville, Sidi Abdellah ben Hassoun, que le sultan confia la mission d’être le premier ordonnateur de ce cortège inédit à Salé. Aujourd’hui l’organisation de cette procession est l’apanage des descendants de ce saint.

Pour être plus exact, la cérémonie a commencé pour moi le samedi précédent, alors qu’avec un ami nous étions partis à Salé dans l’intention de visiter la très belle madrasa d’époque mérinide qui s’y trouve. Malheureusement celle-ci était fermée, mais nous vaons trouvé Fatah – faux guide de son état, comme il s’est lui-même présenté à nous – qui a su nous faire oublier ce monument en nous promenant dans la très historiqueme et riche médina de Salé. Nous avons mis un pied (en fait moi je me suis contenté de poser un gros pouce, tant je suis traumatisé par l’interdiction faite aux non-musulmans de pénétrer dans les mosquées) dans la cour aux ablutions de la grande mosquée ; nous nous sommes rendus devant l’entrée de la maison d’un fameux « psychiatre » slaoui du XVIième siècle (dont on peut voir le marabout près du borj en bord de mer) Sidi ben Acher ; au souk el Ghezel, nous avons vu des artisans tisser, dans une toute petite pièce au-dessus de la boutique où elles sont vendues, les fameuses couvertures de Salé, épaisses, chaudes et rêches, aux couleurs bleu ciel et orange sanguine délicieusement acidulées.

Surtout, nous avons pour finir ce tour, eu la chance de pénétrer dans la maison où les cierges étaient alors encore en train d’être confectionnés, en prévision de la cérémonie du samedi suivant.

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Un mot sur cette maison traditionnelle dont la porte s’ouvrait au fond d’une petite ruelle aux murs blanchis à la chaux et dont l’espace central étaient ceints de murs peints d’un bleu azur doux et onctueux. Pour confectionner les cierges, de méticuleux sculpteurs faisaient fondre la cire dans un tagine, puis plongeaient dedans une forme, constituée d’un petit manche et d’une extrémité conique. Quand on retirait celle-ci du tagine, la pellicule de cire qui l’enrobait, en refroidissant, durcissait, et il ne suffisait plus que de la retirer délicatement, comme le capuchon d’un stylo. Cette collection de petits cônes multicolores étaient ensuite posés un à un sur les supports des cierges où on les collait en en trempant la pointe dans une pâte brunâtre. Tous ces petits cônes serrés les uns contre les autres, comme autant de fines corolles de fleurs dans une jardinière, formaient une fragile et éphémère mosaïque : des zelliges d’un jour.

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L’accueil de cette famille d’artistes a été grandiose, comme toujours au Maroc, et je suis même reparti avec une plaque plantée de ces cônes, ainsi qu’avec un pendentif ornemental lesté d’un œuf de cire, que nous aurions dû – mais nous ne l’avons pas fait – cacher une fois à l’extérieur dans un sac, comme vous le comprendrez en lisant ce qui suit.

Pour rien au monde, je n’aurais raté la procession qui allait avoir lieu le samedi suivant. A Salé, nous avons appris qu’elle devait partir de cette maison précisément où nous avions été chaleureusement accueillis et où nous avions été les chanceux témoins de la fabrication des cierges. Nous nous sommes dirigés vers elle une nouvelle fois, accompagnés de collègues que nous avons rencontrés par hasard. Des militaires formaient un cordon de sécurité de chaque côté de la rue, de part et d’autre du débouché de la ruelle. Nous sommes restés entre les cordons, personne ne nous disait rien. Un homme, vêtu d’une djellaba crème et d’un tarbouche vermillon – habits de cérémonie –  nous a conviés, sans que nous ne lui demandions rien, à entrer dans la maison. Il était le respectable membre d’une très ancienne famille slaouie, un des descendants de Sidi Abdellah ben Hassoun, le saint patron de la ville évoqué ci-dessus. Un peu avant d’entrer, nous entendions déjà des musiciens. Une foule chamarrée – membres de la famille, familiers ou  étrangers, en habits de fête, T-shirt ou baskets – se serrait dans l’espace central de la maison – qu’inondait une lumière cristalline – au premier étage également et sur la terrasse aussi, et les ombres se projetaient sur le bleu onctueux des murs. Nous avons visité les salles tout autour où reposaient les cierges dans l’attente du départ, drapés dans leur très fragile vêtement de flocons de cire. J’ai pris beaucoup de photos, séduit par l’atmosphère festive. Je n’étais pas le seul photographe. Un de mes amis pensa avoir remarqué qu’un jeune, qu’il pensait appartenir à la famille hôte des lieux, pestait contre l’affluence qui l’empêchait de prendre des photos dans de bonnes conditions.

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Une fois retournés dans la rue, nous avons attendu pour attendre de voir circuler les cierges. Dans un premier temps, des hommes en jabador sont passés devant nous avec les cierges, dès ce moment en sérieux péril de désagrégation, en les tenant horizontaux et en les protégeant de l’insouciance des spectateurs. Ils se sont rapidement rendus jusqu’à l’esplanade du souk el Kebir, où, par dessus les têtes, les cierges se sont, les uns après les autres, dressés, un peu chancelants au début puis droits comme des i. Toutes les terrasses autour de la place étaient remplies de monde. On agitait même des drapeaux.

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En droite ligne, ondulante comme une caravane saharienne, les cierges se sont mis en marche. Nous étions accompagnés d’une dame avec qui nous avions entamé la conversation peu auparavant, lorsque nous attendions que les cierges sortent de leur écrin : elle nous a proposé de prendre un raccourci pour rejoindre le cortège à un endroit d’où nous pourrions bien profiter du spectacle. Comme le rideau de fer d’une petite kissaria se relevait, nous nous y sommes engouffrés. Nous avons pris un bain de foule dans cette galerie marchande à travers laquelle les commerçants étaient un peu inquiets de voir transiter cette marée humaine. Nous avons stationné un petit moment, bloqués, et puis enfin sortis, nous avons continué notre chemin jusqu’au but que nous nous étions fixé.

De là, nous avons vu se dérouler l’ensemble du cortège composé comme suit : notables, musiciens, porteurs de drapeaux,  les cierges eux-mêmes, cavaliers munis du précieux fusil pour le baroud, petites filles déguisées en mariées assises dans des calèches ou portées dans des aânmaria (chaise à mariée qui ressemble à un palanquin), imposants ouvrages de dinanderie coniques destinés à recevoir les cadeaux des mariées, chars évoquant différents aspects du Maroc (avec la photo de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, celle de son père, un autre évoquant la marche verte, représentant une colombe de la paix, al Qods (Jérusalem), les pirates de Salé…).

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Le cortège était passé. Alors que le soleil disparaissait derrière l’horizon, nous l’avons retrouvé près du marabout de Sidi Abdellah ben Hassoun, étape ultime du défilé. Les spectateurs se tenaient derrière des barrières en fer. De nouveau j’étais interloqué car nous, nous étions juste devant, dans le virage qui monte vers le marabout, et personne ne nous disait rien, alors que des gardes en uniforme – ou non – refoulaient assez sèchement toute personne qui s’aventurait au-delà des barrières, dans le « no man’s land ». J’en ai eu l’explication lorsque les cierges ont fait leur apparition, approchant de leur but, et que des jeunes franchissant les barrières ont cherché à leur dérober une ou deux de leurs fleurs de cire, afin qu’elles leur portent bonheur. A proximité du marabout, la tension était palpable et les cierges couraient un grand danger, celui de se voir dénuder en quelques instants par l’avidité de quelques aspirants au bonheur…

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Le samedi suivant, nous étions encore et toujours à Salé, pour visiter la madrasa. Et nous sommes repassés par le marabout de Sidi ben Hassoun. Ce jour-là, il y avait encore foule ! C’est que sept jours après le défilé, un cierge était transporté jusqu’au marabout de Sidi ben Acher, un peu en contrebas de celui de Sidi Abdellah ben Hassoun. Des enfants papillonnaient devant les portes de celui-ci, où un homme également proposait sur un étal un choix démesuré de nougats aux couleurs plus improbables les unes que les autres. Dans un couloir étaient suspendus à une hauteur honnête les fameux cierges dont on pouvait voit qu’ils avaient sensiblement souffert et que leur surface présentait de sérieuses lacunes.

Un ami m’a dit que le même jour, le septième jour du Mouloud, un cierge était également convoyé vers un marabout situé Bab el Alou à Rabat.

Cette aventure à la fois spirituelle et touristique de trois samedis s’est terminée derrière le mur entourant la cathédrale de Salé, un intéressant monument du Protectorat aujourd’hui délaissé. Les églises et les temples de Rabat sont nombreux et mériteraient que je vous les fisse découvrir dans un prochain article.

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8 réflexions sur “Trois samedis à Salé pour le moussem des cierges

  1. Je viens de débuter un album de photos sur Picassa consacré à Salé ; et j’aimerais y inclure vos photos du moussem des cierges avec mention bien sûr de la source; qu’en pensez-vous?

  2. bsr je suis de la famille elhassouni le saint de salé je voudrais vraiment connaitre notre origine et d’ou on vient exactement parceque apparament mon pére me disait quand est de taounat et sidi abdlah bn hassoun étais un sultan de sla ou slass et slass é une ptite ville a taounat svp je veux quélqu’un de la famille ou quelq’un qui connais notre histoire répondez moi j’ai hate de savoir merci a bientot

  3. Bonjour, j’habite à Salé sur le passage du Moussem des cierges , très heureux d’en savoir un peu plus sur leur fabrication.
    Merci .
    Daniel.

  4. Le voyage de cette article me transporte de joie car j ‘ai découvert l’histoire du Moussem des cierges grâce à un ami :Daniel Chevalier
    Merci .
    Nadia et Daniel de l ‘ile de la Réunion

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