Ouled Driss – Zagora / Les champs de dunes

 

Mon périple du début du mois de mars dans le désert a pour point de départ – comme je l’ai déjà dit – un bivouac (en dur) à Ouled Driss, à quelques km de Mhamid. Derrière celui-ci, qui est au milieu de la palmeraie, s’étendent des champs de dunes, et la veille du départ, alors que j’attendais mon guide, je m’y suis promené un peu pour passer le temps. A cet endroit se trouve l’enclos avec les dromadaires et on voit les chameliers s’en occuper. Malheureusement, cette zone proche du bivouac et du village, sans doute assez fréquentée, est un peu dégradée par endroits par de petits amoncellements de bouteilles et de sacs de plastique noirs. Le Guide du Routard prévient les touristes contre la pollution – qu’ils pourraient constater ou provoquer – dans le désert. Même si j’y ai vu voler quelques uns de ces satanés sacs en plastique et trouvé un empaquetage cartonné de gâteaux, le désert me laisse une impression de grande virginité.

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Je voulais cependant ramener les quelques détritus dont nous croisions le chemin à notre point d’arrivée, mais je voyais que cela gênait sensiblement mon guide. J’ai finalement confectionné une petite poubelle où j’ai entreposé quelques saletés comme notre monde moderne sait si bien en produire (Un petit refrain, chantonné en chœur par l’ensemble de nos hommes politiques et syndicats, me revient soudain en mémoire : il faut produire plus, yé yé, travailler plus, yé yé, consommer plus,  yéééééeuuurk…). Finalement, j’ai un peu regretté d’avoir préparé cette poubelle. En effet, au retour, nous nous sommes arrêtés chez mon guide (un chaleureux merci à lui pour son hospitalité), où il a défait les bâts des dromadaires, et je crois bien que c’est à sa femme qu’est échu la responsabilité de la susdite poubelle.

Le lendemain, en discutant avec le responsable de l’agence à laquelle j’avais confié mon destin, encore un peu taraudé à propos du devenir de ma poubelle, simplement et naïvement je lui ai demandé : « Comment la gestion des déchets se fait-elle ici ? ». Simplement et directement il m’a répondu que la population allait jeter les détritus dans une décharge derrière Zagora qui lui revenaient à la première tempête. Je n’avais pas l’air con (pour changer). Cela m’expliquait beaucoup sur ce que j’avais entraperçu de la pollution du désert et lu sur elle.

Enfin, je m’aperçois que je suis déjà arrivé à Zagora, alors que je ne suis même pas encore parti d’Ouled Driss. J’ai rencontré mon guide Moubarrak (M’barek) le matin du départ. Il parlait un peu de français, moi un chouia d’arabe, mais nous avons beaucoup communiqué, à telle enseigne qu’un jour il m’a glissé, comme un reproche, à l’oreille : « Beaucoup de questions, mon ami, beaucoup de questions… ». En effet j’en posais beaucoup, je voulais mieux connaître le désert, Zagora, mon guide, l’agence. Et nous nous sommes très bien entendus, et il a répondu à presque toutes mes questions. Ce fut de ce point de vue aussi une excursion extrêmement riche.

M’barek était originaire d’Algérie, et il m’a montré, le premier jour, à plusieurs reprises une lointaine barre montagneuse bleutée. Là-bas, à 40 km, c’était l’Algérie, à peu de distance en fait, mais séparé du Maroc par un no man’s land militairement gardé. Moi aussi ça me faisait rêver. Mais nous nous dirigions vers une autre majestueuse barre montagneuse, le Djebel Bani.

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Cette première journée, nous avons traversé des champs de dunes piqués de tamaris. Cà et là, de grosses fleurs jaunes surgissaient du sable comme des obus. M’barek m’a expliqué qu’il s’agissait des racines de tamaris qui remontaient à la surface pour donner ces fleurs, et je suppose à terme des tamaris. Il a plu cette année dans cette région, un chouia. Mais ça faisait huit ans qu’il n’était tombé goutte. Et les champs de dunes que nous traversions étaient autrefois traversés par un oued, l’oued M’zwiriya, dont les abords bien sûr étaient auparavant verdoyants. On voyait le lit de cet oued, et cela fait drôle de constater aussi directement l’avancée de la désertification (désertification provoquée, n’en déplaise au mammouth Allègre, par le réchauffement climatique dont nous sommes tous responsables à travers nos gestes quotidiens, et surtout les occidentaux).

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Ce jour-là, comme les autres, nous avons suivi un programme précis : nous avons marché deux heures jusqu’à midi environ. M’barek trouve un arbre à l’ombre généreuse et fait se coucher les dromadaires. Nous défaisons les bâts. Nous mangeons et après la vaisselle, nous faisons la sieste. Le soleil dans le désert est très chaud, mais dès que l’on se trouve à l’ombre, il fait très bon et on ne ressent plus la chaleur. Il fallait trouver la bonne place où étendre le tapis, car l’ombre se déplace, et dès que les rayons ont contourné les frondaisons, le soleil vous frappe fort ! Après la sieste, on prend le thé. M’barek fait un petit feu avec des brindilles, y met un peu de charbon, et pose à même les braises la petite théière dont l’eau commence vite à glouglouter. Nous le dégustons avec des cacahuètes et des petits gâteaux secs. Ensuite, nous reprenons la route, après avoir chargé les dromadaires, vers 16h30. Nous marchons jusqu’au coucher du soleil, et nous nous arrêtons dès que M’barek a trouvé un bon endroit.

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Il va m’être difficile de vous peindre l’atmosphère du coucher de soleil. C’est une orgie de rose pâle, de mauve satiné, de bleu lilas, d’or luminescent. C’est un silence enveloppant, un calme apaisant, que seuls nos compagnons les ruminants troublent en broutant quelques fleurs. C’est un louis d’or qui se couche d’un côté et une hostie qui se lève de l’autre. C’est la douceur de l’air après l’étau du soleil de fin d’après-midi. Enfin c’est une grande plénitude et un profond bien-être. Nous allons chercher du bois pour le feu. M’barek l’allume, ainsi qu’une lampe à huile dont la flamme dispense une lumière très agréable. Pendant 45 minutes nous restons au coin du feu à écouter le tagine cuire, et nous le dégustons. La journée n’est pas tout à fait finie pour M’barek car il doit ramener les dromadaires à proximité du bivouac qu’il a laissés vaguer, les pattes de devant entravées, afin qu’ils se nourrissent.

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A Zagora, on est à 52 jours de Tombouctou. Le sahara sépare le Maghreb de l’Afrique subsaharienne. Espace de rupture ou de continuité ? Les relations Maghreb-Afrique subsaharienne étaient justement le thème des 3ièmes Rendez-vous de l’Histoire de Rabat, créés – je crois – sur le modèle des Rendez-vous de l’Histoire de Blois. Ce thème n’a pas été choisi au hasard, car Sa Majesté le Roi Mohammed VI souhaite aujourd’hui développer la coopération Sud-Sud. Comme je vous le disais, l’agence que j’ai choisie pour mon excursion apporte elle aussi son aide au Mali et au Niger à travers la création de coopératives.

J’ai assisté à deux conférences lors de cette manifestation. La première portait sur l’Afrique subsaharienne dans les écrits historiographiques et géographiques arabes médiévaux, d’El Idrissi au VIIIième siècle jusqu’à Léon l’Africain au XVIième. La première partie de l’exposé portait sur les connaissances qu’avaient ces écrivains de l’Afrique subsaharienne, siècle par siècle. La deuxième montrait le regard que ceux-ci posaient sur ses habitants. Et là encore se vérifie la règle « Je ne connais pas donc je ne connais pas ». Sans être réducteur, et parce que c’est un passage qui m’a marqué, je retiendrai la théorie des climats selon Ibn Khaldun, un écrivain arabe par ailleurs fondamental dans l’histoire de la littérature, où il expose sa vision – raciste – des Noirs qui vivent selon lui comme des animaux parce qu’ils appartiennent au septième climat, le plus chaud, ce qui a permis au professeur de dénoncer le racisme anti-noirs, effectif – il faut le reconnaître – aussi au Maroc (comme malheureusement dans beaucoup d’endroits sur terre).

Le lendemain, j’ai assisté à la conférence d’Aminata Traore, ancienne ministre du Tourisme malienne. Elle fut très émouvante. La ministre a eu les larmes aux yeux pendant toute son intervention. Elle nous a parlé de « ses » jeunes qui émigraient, se retrouvaient au Maroc, en Europe, partout victimes, partout prisonniers, même dans leur pays où ils n’ont pas d’espoir. Elle nous disait qu’il était très dur d’être détesté parce qu’on était ce qu’on était, de couleur noire. Ca ne me semble pas difficile à comprendre. Elle nous peignait toute la honte et la détresse que cette situation engendrait. Moi je vois beaucoup de jeunes noirs qui mendient près de la gare à côté de chez moi, qui m’appellent « my friend » et qui attendent un dirham…

Aminata Traore en a assez que l’on parle de la pauvreté de l’Afrique, quand depuis quarante ans, sous tutelle, le continent obéit au dictat du FMI et de la banque mondiale, qui demandent aux pays sous-développés, pour qu’ils se développent (?!), de se soumettre à toutes les lois du marché capitaliste, alors que ceux qui les imposent ne les respectent pas. Le jeu est d’emblée biaisé. On a demandé aux pays d’Afrique noire de produire du coton, mais les Etats-Unis et l’Europe subventionnent leur coton. On demande à l’Afrique de rentrer en compétition avec des pays qui se protègent contre la compétition.  Comment imaginer que dans ces pays, comme au Maroc et parout ailleurs, le FMI demande à ce que l’on fasse fondre les effectifs la Fonction Publique ! Au Maroc, on trouve un « Ministère des Privatisations » comme s’il s’agissait d’une fin en soi… Cela me laisse perplexe. Il manque à son pays, nous disait-elle, une opinion, une société civile, la souveraineté politique, des projets politiques clairement définis et définis en dehors des règles stériles que les maîtres du monde choisissent… Mais subsistent encore la tutelle des pays du Nord, et la dette. Inutile de préciser qui en recueille les fruits.

D’après Wikipédia, Aminata Traore est une fervente altermondialiste et une amie de Marie-Georges Buffet. Dommage que l’on parle autant de mondialisation dans la campagne présidentielle, et si peu d’altermondialisation. Je croyais que c’était une des chevaux de bataille de Ségolène Royale.

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Pour finir, je voudrais vous parler d’un merveilleux film que j’ai vu et qui est sorti en France il y a déjà longtemps : « L’enfant endormi ». Il était programmé sur 2M au Maroc pour le mois de Ramadan dernier, mais il a été déprogrammé afin qu’il puisse avoir une vie dans les salles avant d’expirer sur les écrans de télé. Lui aussi parle d’émigration, du « hrig », comme on l’appelle au Maroc. C’est un terme très fort, qui évoque la combustion, l’impasse, un point de non-retour, et est à rapprocher en français du verbe « se griller ». Au début du film, après la consommation de son mariage, un jeune homme de la campagne part avec son beau-frère pour l’Espagne. Les femmes restent seules dans le douar. La jeune mariée est enceinte mais fait « endormir » son enfant par un guérisseur. Selon la tradition, l’enfant pourra être réveillé au retour du mari. Elles ont des nouvelles des hommes, peu, de moins en mois, par le biais de cassettes VHS. Tout part à vau-l’eau. C’est un beau film, avec une très belle symbolique comme me l’a montré un ami, où la femme et la terre ensemencée ne produiront plus leur fruit, car les hommes sont partis pour une aventure stérile qui brise l’équilibre de toute une société.

 

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