Aux portes du désert

Alors que mes piqûres de puce de dromadaire s’estompent peu à peu en même temps que le « choc » occasionné par le dépaysement extrême ressenti lors de ma récente traversée du désert entre Mhamid à Zagora, j’ai repris, rêveur, le boulot. A vrai dire, à mon retour, mon corps était bel et bien à Rabat, mais mon esprit et mon cœur contemplaient encore la voûte étoilée au coin d’un feu de bois dans le Sud marocain.

Là-bas, à Zagora, petite bourgade de 5000 âmes, j’étais à 11 jours de marche de Rissani, à 28 jours d’Agadir et à 52 jours de Tombouctou, comme l’affiche un panneau ancien et fameux de Zagora, dont le Guide du Routard affirme qu’il a été détruit lors de la construction de l’hôtel de ville, mais qui en réalité n’a été que déplacé dans la ville. D’ailleurs, il y en aurait, parait-il, plusieurs reproductions.

Mon épopée à moi a duré cinq jours, temps nécessaire pour traverser des champs de dunes piqués de tamaris, le reg (un plateau caillouteux), une barre montagneuse (le djebel) et pour finir une palmeraie, aux abords de Zagora, et parcourir en tout environ 80 km.

J’ai choisi de faire appel à une agence de Zagora qui consacre une partie du prix payé pour les randonnées, comme je l’ai lu dans le guide, au financement de projets locaux de développement, notamment au Niger et au Mali, où la pauvreté est plus grande encore que dans la région autour de Zagora (soyez attentifs : je vous reparlerai un peu plus bas du Mali et de Tombouctou). Car celle-ci est aussi, il faut dire, assez déshéritée. Pauvre en richesses naturelles, un ami m’a dit qu’elle était appelée à l’époque du Protectorat « le Maroc inutile ». Ne nous arrêtons pas à cette vision des choses toute comptable : en réalité elle est riche de paysages bouleversants de beauté et de grandeur, et je peux dire que j’ai fait là-bas de vraies rencontres.

Mon épopée a commencé dans un bivouac situé à 5 mn d’Ouled-Driss, au creux d’une palmeraie arrachée au désert. Ce bivouac était pourvu de plusieurs khaïmas (tentes des nomades du Sahara). J’y suis resté une journée pour attendre le guide.

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J’ai eu le temps de me promener dans la kasbah d’Ouled-Driss et d’admirer l’architecture traditionnelle en pisé. La kasbah, habitat fortifié, est armée à chacun des coins du quadrilatère qu’elle occupe, d’une tour de guet. Elle est divisée en plusieurs quartiers qui autrefois étaient fermés par d’épaisses portes la nuit. Les maisons s’organisent autour d’un puits de lumière central, possèdent un étage, et leurs terrasses ceintes de hauts murs pour se protéger des regards extérieurs forment une dernière pièce à part entière.

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Pour entrer dans ces maisons, il faut d’abord pénétrer dans des rues couvertes, sombres et fraîches, mystérieuses et rassurantes. On plonge tout d’abord dans l’obscurité, puis tout d’un coup on est ébloui par le soleil qui perce à travers un puits de lumière, et ensuite on est émerveillé par un rayon de lumière qui s’échappe du monde extérieur par la petite ouverture qu’une fissure dans le mur a oubliée.

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Je voulais visiter le musée « Big House » référencé dans mon guide, une initiative privée motivée par le passage des touristes, qui présente selon l’ouvrage de précieux objets de la vie quotidienne dans une très ancienne maison traditionnelle. Mon accompagnateur m’a conduit dans une très belle et très antique maison traditionnelle, où le jeune et très dynamique propriétaire des lieux m’a fait visiter la modeste mais touchante collection qu’il a rassemblée à l’étage.

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Il m’a ensuite offert un thé, comme à tous les visiteurs (j’ai même eu droit avant la visite à un bout de ghraïf sherma, mot à mot « crêpe à la graisse », la « pizza marocaine » d’après mon hôte, dont je suis un fervent amateur, mais celle-ci était plus épicée que celles que je mange à Rabat). Et puis on a discuté, avec beaucoup de naturel. J’ai ainsi appris que le propriétaire avait créé ce joli musée en raison de la venue de touristes et pour gagner sa vie et celle de sa famille. Mais il m’a aussi appris qu’un autre musée du même type se trouvait à Ouled-Driss, que chacun avait ses visiteurs, son « réseau », et qu’ils se faisaient concurrence. J’aurais bien aimé voir ce deuxième musée, qui devait être le musée « Big House » du guide, mais je ne l’ai pas demandé à mon accompagnateur du bivouac. Dans ces cas-là, même quand on visite deux musées semblables, on trouve toujours des différences, des spécificités : d’ailleurs, celui que j’ai visité avait un atout incontestable : des peintures murales au rez-de-chaussée qui avaient l’air très intéressantes. Malheureusement, je n’ai pas eu la présence d’esprit de demander au propriétaire de m’en dire plus. J’y retournerai.

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Peut-être qu’entre temps le fils du propriétaire du premier musée aura demandé la main de la fille du propriétaire du deuxième et qu’ainsi les deux musées auront fusionné pour faire naître un pôle culturel à Ouled-Driss. Il ne sera toutefois pas aussi complet et authentique que l’imposant musée qui a vu le jour à Tissergate à 8 km au nord de Zagora et dont je vous reparlerai prochainement.

Que vous montrent les photos que je fais figurer ici ? Tout d’abord la palmeraie au bivouac d’Ouled Driss, avec le blé en herbe éclairé par une lumière de fin d’après-midi. Ensuite, c’est une tour de guet et l’ouverure du puits de lumière sur la terrasse du musée, du même endroit une vue de la palmeraie avec un p’tit oiseau qui n’arrêtait pas de bouger, une ruelle de la kasbah dont la couverture s’est écroulée en un endroit, un surréaliste rayon laser à l’entrée du musée, quelques pièces du musée (vous apercevez des barattes), une vue du puits central, les peintures murales au rez-de-chaussée, et enfin pour finir, et pour vous faire patienter avant mon prochain article… une fleur du désert.

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La prochaine fois, je commencerai à vous conter par le menu la randonnée elle-même. Mais avant de vous quitter, et pour en revenir virtuellement à Tombouctou, avant peut-être un jour d’y mettre réellement les pieds (mes pensées survolent encore le Sahara, entre Maroc, Algérie, Mauritanie et Mali…), je voudrais vous parler d’un article du monde diplomatique sur lequel je suis tombé et qui évoque le trésor – en péril ! tout est toujours en péril… snif ! – inestimable que recèlent les greniers des vieilles familles de Tombouctou : des manuscrits ! très anciens pour certains (XIIIième siècle), témoins du commerce caravanier transsaharien et d’échanges fructueux entre différents mondes, et qui remettent en cause l’idée selon laquelle le patrimoine africain subsaharien n’est à cette époque-là qu’oral… Plongez-y ! Je ne vous dis que ça. L’Unesco est au courant, il s’en occupe (mais avec beaucoup d’autres choses). Des fondations privées se créent à Tombouctou pour les conserver. Je laisse la parole au journaliste auteur de l’article Jean-Michel Dijan : « Parviendra-t-on à sauver les précieux manuscrits de Tombouctou ? Pour préserver ce fabuleux patrimoine, 4,5 millions d’euros sont nécessaires. Une somme soixante fois inférieure à l’augmentation de capital que vient de réclamer Disneyland Paris à ses actionnaires pour renflouer son parc d’attractions… »

http://www.monde-diplomatique.fr/2004/08/DJIAN/11470

A bon entendeur, salut.

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